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Déc 19 2016

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Une ballade avec vue sur le bassin de Thau – Hubert-Tadéo Félizé

Le disque lunaire se levait déjà au dessus de l’étang de Thau, juste devant se profilait le mont Saint-Clair et son parc où j’aimais errer par les nuits chaudes d’été. Je n’avais que pour seule famille, ma guitare de fortune qui m’accompagnait en ce temps là. J’aimais jouer jusqu’à la nuit tombée des airs d’ici, accompagnant les cigales de leurs bruissements d’ailes. Je m’accordais sur leurs chants comme une clef de La. Et parfois des criquets stridulaient pour unique réponse à nos échos.

La chaleur étouffante estivale était lourde, l’atmosphère était pesante, j’avais l’impression de découvrir l’attraction des lois de la gravité. Quelques embruns poussifs au large de Sète arrivaient lentement et se déversaient sur le contour de mon corps. Comme un croquis exquis du bassin de Thau, je croquais et je remplissais mon cœur d’une composition éternelle. Je fus le temps d’un instant avec ma guitare, Georges Brassens, ce célèbre compositeur qui a vécu à Sète et enterré au pied du Saint-Clair.

Le cordon littoral s’offrait à la lueur de mon amie, la dame de la lune, quand elle brillait de sa blancheur blafarde, au dessus de moi. Comme un phare géant des côtes espagnoles, prolongé par celui du mont Saint-Clair, gyroscope figé, scellé par son destin, la lune éclairait les noirs dessins des traces de l’homme sur la langue de plage de Sète.

Au loin, je pouvais contempler d’une vision trouble, Marseillan, petit village encore endormi. Demain sans aucun doute, les pêcheurs iront à nouveau relever les panières à huîtres et ramasser les cordeaux de moules de Bouchot.

Je me souvenais de ce paysage comme si le songe n’en finissait pas. Je ne pensais pas. Je n’osais pas briser son charme certain. Et quand la fatigue se faisait sentir, de mon corps refroidi par trop d’attente, je me revêtais d’un long manteau et je m’assoupissais au creux d’une bordure entre les bruyères et le pied d’un pin d’Alep pour unique protection.

Dès l’aurore, je reprenais ma route en direction de Mèze. La douceur d’une matinée s’annonçait déjà, avant la chaleur accablante du soleil de juillet à son zénith. La route était jonchée de villas sétoises, clôturées par des murets blancs, avec quelque fois, une grille forgée pour unique ouverture. Il était plus aisé de descendre du Mont Saint-Clair en direction de Balaruc-le-Vieux que d’y monter.

Mon cœur était de pierre, rempli d’un poison qui courait dans mes veines. L’arsenic de l’amour avait ravagé mon corps et mon cœur. Je souffrais de cette trop longue solitude, même mon esprit commençait à faiblir. J’avais beau m’accompagner de ces doux paysages du bassin de Thau. Rien ne pouvait chasser ton image qui me hantait.

« La réalité, c’est ce qui continue d’exister lorsque l’on cesse d’y croire », où avais-je lu cette phrase déjà ?

Sans m’en rendre compte, j’avais déjà parcouru le chemin de la Rivière qui longeait en parti l’étang de Thau. J’arrivais à la croisée de ma destinée, la patte d’oie s’offrait à ma vue. A droite la route qui menait au Mas d’Arène, à gauche, celui que j’avais choisi de prendre. Le chemin de Font se situait au Nord du bassin, l’odeur des auras marines chatouillaient mes sens olfactifs. Cela aurait pu être désagréable pour un inconnu de cette région. Pas pour moi, habitué par ces embruns, même croupissants comme de vieux marais abandonnés, je continuais à marcher avec pour seul compagnon l’odeur nauséabonde.

Au fur et à mesure que la journée s’écoulait, mon paquetage s’alourdissait sur mon dos et me tiraillait comme une vieille lame rouillée qui plongeait dans la chair. Il fallait que je ralentisse le pas, un point de côté se faisait sentir. La douleur était aigüe, criante de vérité si je pouvais imager une souffrance. Je ressemblais de plus en plus à une limace épuisée par tant d’effort. Ne sachant plus où elle se trouvait, perdue à travers d’infinies obstacles invisibles.

Mèze ne se trouvait plus très loin, maintenant. Encore deux cent mètres à parcourir, je prendrais le car de quinze heure, sur la place du marché, en direction du Cap d’Agde. Mon point de fuite, ma destinée, je jouerais un peu de ma guitare pour obtenir de quoi me nourrir des lendemains sans pitances.

J’entendais du clocher du village, la cloche qui annonçait déjà midi, la faim perpétrait son crime. Le ventre chantait les louanges de l’affamé. Je m’asseyais sur une pierre millénaire, et de ma bandoulière que j’avais posée à mes pieds, je sortais une gourde militaire et un sac de plastique. Je déballais nonchalamment l’objet du désir, celui qui éteindrait la musique de feu, tordant l’intérieur de mon corps.

Quelques tranches d’un bon jésus de Lyon, de la coppa, je découpais la miche de pain encore fraîche, et allongeais le tout sur la mie tendre et câline. Je croquais comme un ogre dévorerait les bois de Mélèze d’un coup de dents. Et ce recel alimentaire qui dormait depuis le début du voyage dans ma bandoulière, je n’en faisais qu’une bouchée, en une demi-heure, son compte était réglé.

Je n’avais aucune honte, de ce festin rapide, je me rassasiais d’une gorgée d’eau légèrement tiède. Je songeais qu’à Mèze, je devrais à nouveau remplir ma gourde d’une eau plus fraîche. Et je reprenais mon périple, d’un pas plus léger, emporté par les ailes revigorées d’un ange déchu.

J’arrivais enfin au village de Mèze, j’avais trente minutes d’avance sur mon créneau horaire, le car arriverait tantôt. Je m’asseyais en tailleur sur le rebord de la fontaine, je laissais glisser mes doigts à la surface de l’eau, m’aspergeant de temps en temps mon front brulant par la chaleur estivale.

Une ombre, avec un chapeau, plongeait sur moi lentement. Je me retournais, et je découvrais une vision paradisiaque. Elle devait avoir à peine la trentaine, mais elle en paraissait beaucoup moins. Ses cheveux auburn couraient jusqu’au bas de son dos, et une barrette de bois en forme de marguerite maintenait les cheveux au dessus de son œil gauche.

Je distinguais ses yeux bleus étincelant, presque électriques. Il n’y avait plus que son regard croisé en contemplation, et même le ciel avait pris la couleur de son magnétisme. « Vous allez loin comme ça, vous semblez si seul ? », me dit-elle.

‑Non, plus maintenant, j’irai là où vous irez ». Lui répondis-je naïvement, en souriant à la vie.

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Recueils :
2012 - Traces d'émoi
2013 - Le verger des larmes
2013 - Le labyrinthe des âmes
2014 - Divine face obscure de la lune
2014- Les coeurs immergés
2015 - Passeur d'émotions

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Lucie Malatesta
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Lucie Malatesta

J’ai apprécié cette nouvelle d’une rencontre improbable entre l’errance de cet homme autour du bassin de Thau et cette inconnue qui aller prendre le bus pour la grande ville. La description que vous en faites de cette région nous apporte le soleil du Midi, du Languedoc et les parfums du Roussillon. Pour oser une parfaite description, vous avez du vivre dans cette région, on invente pas un texte sans avoir goûté à ces plaisirs de cette terre. Merci Hubert. Votre amie Lucie.

Michel Granier
Membre
Michel Granier

Une belle évasion dans les lieux de G. Brassens. Beau texte. Cordialement M.G

Jeanine Chatelain (Belle des Bois)
Membre
Jeanine Chatelain (Belle des Bois)

Belle rencontre au bord du Bassin de Thau ;

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