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Jan 26 2020

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Toujours plus haut.. – Philippe X

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    J’étais accroché au zinc d’un rade de banlieue et je tentais désespérément de décrocher mon esprit des pensées moroses que m’inspirait la vieillesse.

    Je me disais qu’à choisir, j’aurais aimé que CATINOU soit antiquaire, au moins, à chaque année passée, je prendrais un peu plus de valeur à ses yeux !

    Un refrain d’une chanson, à midi net, de Jeanne MAS, me tarabiscotait, il était question de souvenirs et de « toute première fois »

    Qu’est ce que la toute première fois peut bien vous évoquer ?

    Pour les Dames, je gamberge, y’ a pas photos, c’est le marlou qui vous a conté fleurette et  qui ne vous en a volé qu’une seule, celle de l’innocence…. ça, c’est le bouquet !

    Pour ces Messieurs , c’est kif-kif, le premier « je t’aime », en route beau militaire, nous partons pour Cythère, nous avions les dames du temps « qu’on peut ».

    Pour mézigue, c’est différent. Devant moi une rouquemoute, maquillée comme un camion volé, suçait avec volupté un chalumeau, enfoncé dans un « bloody Mary » d’opérette. Il n’avait de sanglant que le prix porté sur le ticket.

    Chalumeau.. Je me souviens…

    J’avais trente un ans et six mois. Élégant et fringuant bipède quatre mois auparavant, je m’accoutumais très bien du port du costume cravate pour divertir les badauds sur les foires et sur les marchés.

    Le mot chalumeau n’avait qu’un seul sens pour moi celui d’être le cousin de la  paille que le garçon de café enfonçait dans mon lait grenadine glacé, à la terrasse d’un troquet.  

    Aujourd’hui ce n’était pas le même, cette saloperie de chalumeau que je tenais dans la main, me donnant du fil à retordre. 

     À l’époque, on appelait cet  instrument : un flambard.

    Déroulant lentement le tuyau bleu de l’oxygène et le rouge du gaz propane, je mesurais deux choses :

    La première, c’était le chemin parcouru depuis le jour où j’avais décidé de quitter le monde dans lequel je me trouvais à l’abri parmi les “filous et les loulous”, les rois des “je vous vends tout“.

    La deuxième, le chemin à parcourir, pour grimper sur ce foutu poteau métallique pour le découper.

    Avez- vous de l’imagination ,  car cela  vous servirait.

    Alors ,je décrirais un décor rapide, succinct, sans fioritures.

    C’était la première fois de ma vie, « la toute-toute première fois »  que j’allais me servir d’un chalumeau-découpeur.

    Pour mon apprentissage, j’ai choisi de faire le zouave sur un pylône électrique, à une quinzaine de mètres du plancher des vaches…

    Il fallait bien qu’un jour, je fasse mes preuves, et qu’un jour je puisse le raconter. 

    Mon Beau-pére m’avait briffé: (c’est bien fait ).“tu chauffes la ferraille et hop ! tu envoies la chasse  (l’oxygène)…. c’est michto”(c’est bien fait)

    Mon premier chantier de découpe de ferraille, un contrat passé avec l’ E.D.F dans la Haute-Loire tout au bluff. 

    L’avant veille, le responsable local me demandait si j’avais déjà fait ce boulot. “moi la ferraille , c’est  une affaire de famille… nous c’est de père en fils… y’a pas de  problèmes “.

    Bien planté solidement sur mes deux jambes tremblantes, avec une envie de pisser, trahissant une angoisse pas possible, j’avais le regard grave du gendarme, et l’œil insouciant d’une jeune vierge.

    J’avais saisi l’opportunité de revendre à des ferrailleurs de Saint Etienne, des métaux et vieilles ferrailles.

    J’étais devenu ferrailleur comme mon beau père.

    Je prenais tout mon temps, pour allumer une clope, pas n’importe laquelle, je fumais un Boyard-maïs de mauvais goût , qui laissait derrière ton passage, une bonne odeur de poubelle qui brûlait. 

    Cette merde qui se consumait, permettait de rallumer le chalumeau ,sans avoir à sortir le briquet.

    Tous les anciens chiffonniers,  portent  cet affreux mégot jaunâtre, plein de bave ,collé sur la commissure des lèvres, qui puait… Je devenais un pro.

    Je devais  faire illusion. 

    Devant moi j’avais quatre manouches, pas d ‘opérette, mais des hommes  des bois, aux visages  noirs, dépenaillés, parfumés au feu de bois, éberlués de voir un gadjo, se préparer à régler le compte, à une tonne et demie de ferraille.

    La veille, je m’étais rendu sur les lieux de leur stationnement dans la banlieue de Brioude (Haute-Loire ). J’avais besoin d’un manœuvre, pour me donner un coup de main, à rassembler les morceaux de fer. Ils étaient venus à quatre, en famille, j’avais lancé un prix d’une journée de travail, qui serait divisé en quatre. 

    Je tremblais pendant qu’ils commençaient à décharger  l’outillage. j’avais compris, que je n’allais pas  être à la hauteur… enfin façon de parler !

    Parlons-en de la hauteur ! Je  devais grimper sur ce pylône, de type « Beaubourg en treillis ». Il mesurait une quinzaine de mètres de hauteur, partiellement désossé, par des paysans du coin . Ils avaient prélevé des cornières, pour leur usage personnel. Une fois coupés à la bonne dimension, les morceaux tomberaient sur le sol, puis seraient ramassés par mes aides, et centralisés dans un coin, pour que le camion, équipé d’un grappin, vienne les collecter.

    C’est au pied du pylône qu’on voit le gars pas con…

     Pour le moment, moi le gars, je ne le vois pas…. Mais alors pas du tout, du tout.Il faut pourtant que je m’impose, je suis gadjo, étranger au milieu des «  rabouins », décidé à faire son trou.

     Bon quand faut y aller.  Je commence mon ascension, l’air dégagé, le regard vague fixant la ligne bleu électrique… 

     Je vous rassure, cet édifice n’est plus alimenté, et les fils électriques en cuivre qui pendent, c’est pour ma pomme !  Plus je monte et plus ma virilité se recroqueville façon «  es­cargot de Bourgogne ».

     J’arrive à mi-chemin de mon calvaire, première station, première génuflexion. Quel chemin de croix !Le    « flambard » solidement accroché à la ceinture, je comprends aussitôt la bévue.  Les tuyaux sont trop courts… Il manque à cet endroit trois mètres. Il n’est pas question de demander à mes aides de déplacer les bouteilles qui attendent mes ordres pour cracher leur gaz.  

     Je redescends sous l’œil amusé des manouches.

     Bon.. Je déplace les bouteilles de gaz au pied de ce foutu bordel de pylône. Je remonte, les manouches parlent entre eux, je ne comprends pas ce qu’ils racontent, c’est mieux pour ma fierté.  Je croise une fois encore les croisillons de métal trempés par ma sueur et par la peur.

     Ça y est, je me cale le dos et je vais enfin pour voir commencer mon travail de découpe.

    Avez-vous un ancêtre qui allumait le feu en frottant des morceaux de bois ou des silex? Si oui… Vous me le présentez vite, car j’avais oublié mon briquet. 

     Je redescends… même chemin, même manouches avec un sourire un peu plus large. J’évite de croiser leurs regards. Je transpire. J’invente une facile explication du style «ah..ben t’as vu ? »

     Je remonte «one more time. ». Au dessous de moi, ils sont assis sur l’herbe, ils rigolent, les cons.

     Je bats le briquet, règle les ouvertures du chalumeau….Rien. « Anne ma sœur Anne t’aurais pas un bonnet d’âne. »..

     « T’as pas fini de me casser les couilles ? » On ne peut pas dire que ça sent le gaz. Je n’avais pas ouvert les robinets des bouteilles. 

    Les autres en bas, ils se marrent franchement Je tremble de fa­tigue, grimper sur cette montagne d’ingratitude  est une réelle partie de déplaisir.  Je redescends.

    Le plus ancien vient vers moi «dicav chavo on va faire cuire » et oui c’est l’heure de la bouffe.

    «Je te prends ton camion, on va chercher du manger au village ».  Je me retrouve seul  tant pis, je vais me le faire ce connard, je vais le descendre ce putain de pylône, c’est lui ou moi !

     Et hop, je remonte, ”mon Anapurna à moi, c’est toi ”.

     Je m’installe, j’allume, ça marche, les premières étin­celles jaillissent, le feu coupe le fer… ich bin le kaiser !

     Ne pas baisser les bras.  Au fait comment on fait pour couper cette tourelle de fer en petits morceaux pour qu’ils tombent sur le sol sans m’entraîner dans leur chute ?  

    Dans le monde de la récupération de ferraille, il y a des règles à respecter pour que la mar­chandise proposée soit mise en valeur. En l’occurrence, les morceaux débités devaient mesurer 1 mètre de long. Facile à dire…y’ a plus qu’à.

    Un rapide calcul me colle le « track-ziff » : si les manouches sont bien des manouches, ils vont parcourir les 8 kilomètres qui nous séparent du village, ils vont acheter pour 20 euros de bouffe et boire pour 50 euros de bière.  Sachant qu’ils vont profiter de la situation pour m’arnaquer, c’est-à-dire travailler moins pour gagner plus, il me reste environ une heure pour faire mon apprentissage de la découpe aérienne.

    Suspendu en l’air, je commence à découper timidement les premiers renforts métalliques, je n’en mène pas large, le vent rabat sur moi les étincelles qui jaillissent du chalumeau, je serre les dents et les fesses.. 

    Comme quoi les extrémités parfois se rejoignent.

    Des morceaux tombent avec plus ou moins de facilités, ils s’enfoncent avec un bruit sourd dans la terre meuble. Je n’ai aucune protection hormis une paire de gants, le feu picote mon visage et les gerbes d’étincelles m’obligent à changer de position. Me dé­plaçant à l’allure d’un SMS de chez Orange le soir de la nouvelle année, j’échappe le chalumeau qui rebon­dissant dans sa chute s’écrase au sol. Ouf.. Il est éteint.

    Je redescends et ressens une vive brûlure au niveau de mes cuisses. Quoi.., ? Je prends feu !  Et oui… Les étincelles ont enflammé le tissu de mon pantalon de travail.

    Au feu, les pompiers, j’ai le pantalon qui brûle, au feu les pompiers ça commence à chauffer !…

    Je commence franchement à en avoir plein les burnes de ce pylône de merde. Je suis certain qu’il ri­gole. Ne bouge pas, je vais te faire la peau !

    Dans un accès de rage, je ramasse le chalumeau, un coup de briquet et me rappelant les célèbres paroles de la réplique du Chevalier de LAGARDERE « si tu ne vas pas à Lagardere, c’est mes zigues qui vont venir te faire la peau ».

    Le feu purificateur et vengeur est entre mes mains.

    Ni une ni d’eux, j’entame la découpe du premier pied de l’édifice puis le second cède à son tour.

    Ça sent le brûlé, « il » a compris qui c’était le patron. Il ne fallait pas me faire chier.

    Trop tard la bête est en route, plus rien ne pourra l’arrêter.

    Au troisième pied, une petite lueur d’intelligence s’allume. 

    Et maintenant de quel côté va tomber cette tour de fer de plus de 1,500 kilo d’acier ? 

    Euh… 

    Je ralentis mon ardeur destructrice. C’est vrai que ce « ma­chin » penche du côté d’un petit hangar renfermant des stocks de l’ E.D.F. 

    Et puis moi en dessous, je n’ai pas envie de me faire écraser.. Moment de solitude. Que faire ? Rien… C’est le pylône qui va déci­der.  

     J’ai entendu comme une voix bizarre que je serais bien en peine de vous retranscrire, pourtant il me semble qu’elle me disait « tires toi pauvre con, prends tes jambes à ton cou et cours Forest Gump , cours… »

    Et je suis devenu intelligent, j’ai tout jeté au sol et je me suis enfui dans une direction au hasard en étant un bon gaulois craignant que le ciel ne lui tombe sur la tête.

    Mon ennemi s’est écrasé dans un champ, frôlant de quelques centimètres le bâtiment.  Je me suis entendu dire ” ah ! tu fais moins le malin. “ Et pareil à Tartarin de Tarascon, le pied droit posé sur le corps de la bête, le torse bombé et le regard hautain, j’ai entendu un manouche qui disait « frère t’es un bon, tu sais bien viser. »

    Sorti de ma torpeur béate, j’ai repris contact avec la réalité, une jambe de mon pantalon continuait à se consumer, j’avais frôlé la catastrophe mais très dignement j’ai fixé du regard mon interlocuteur et lui ai dit : 

    « Quand est-ce qu’on mange ? ».

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    ©Philippe X – 25/01/2020

 

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On garde les yeux rivés sur vos écrits assurément parce qu’ils sont toujours aussi étonnants 🙂

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