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Nov 04 2018

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Survie – Serge Campagna

Une chenille chemine en chemise sur le sol chaotique du solstice. Elle cherche à chaparder un sourire à la roche surchauffée.

 

Son chemin chahute les images troubles et chaloupées de la riche Palmyre. Elle cherche à charmer un souvenir échappé de la grandeur.

 

Elle se souvient qu’hier aux infimes fatigues du soleil toutes se rassemblaient. Elles s’asseyaient sur la chaleur retenue par la pierre.

 

Pour se libérer des agitations de la journée elles riaient et palabraient. Parfois même elles chantaient lorsque la brise du soir se levait.

 

Elle se souvient de ces airs de sérénades pourpres qui accueillaient la nuit. De sages mélodies allumaient une à une les étoiles.

 

La douce musique brillait dans les cieux de milliers et de milliers d’émois scintillants. La nuit luisait longtemps dans les innombrables feux de l’amitié.

 

Mais un jour à l’heure où les ombres s’allongent surgit une caravane sombre. Elle sortit du néant venant des confins de l’intolérance.

 

Elle s’installa sur la place surprise dans les cris les injures et les interdits. D’un regard tranchant elle imposa le silence et sa vérité.

 

Le monde des chenilles qui vivait en bonne intelligence s’en trouva fort irrité. Il ignorait les querelles conjuguant échanges et compromis.

 

Il avait parfois le verbe haut mais s’impliquait dans l’unique souci du groupe. Stupeur et étonnement s’installèrent lorsqu’on le fit taire.

 

Les nouveaux arrivants insectes prédateurs imposèrent la peur comme morale. L’harmonie et le travail en souffrirent et vinrent vite à manquer.

 

Bâillonnées, giflées, frappées, mutilées, les chenilles tremblaient au creux de leurs logis. Elles se terraient au fond des caves et s’entassaient par groupes entiers.

 

S’il leur venait la folie de pointer les ocelles dehors c’était le nez au sol.  Une fugue furtive s’évaporait alors de mur en mur.

 

Le pays puait la déliquescence et pourrissait peu à peu.

 

Derrière les cloisons dans les maisons dans les antres on rêvait de résistance. Ceux qui osèrent périrent de la fraternité nouvelle.

 

Dans les microcosmes on murmurait des fuites possibles on échafaudait des plans. On  s’inventait des avenirs sereins dans contrées amènes.

 

Sans hâte sans éveiller de soupçons elles mûrirent patiemment leur périple. Des coutures expertes masquèrent ce qu’elles pourraient emporter.

 

Par une aube enchantée la chenille devint processionnaire.

 

Elle planta tête et mémoire dans le derrière de celle qui la précédait. En silence elle entama un voyage qui durerait des mois.

 

On parlait de déserts enflammés de montagnes pelées d’abîmes insondables. On agitait la voix chevrotante mers et routes ignorées.

 

Toutes savaient que la pérégrination finirait lorsqu’on aurait trouvé le pin. Elles se dirigèrent d’abord vers Alep et son oasis.

 

Elles se livrèrent au sable brûlant et ne trouvèrent là que des pins décharnés. Leurs aiguilles calcinées gisaient dans les rues et sur les places.

 

On songea à d’autres espoirs que les plus érudites affublèrent de noms savants. On rêva de pin d’Autriche de pin sylvestre ou maritime.

 

Les plus optimistes discoururent de pin laricio corse et de pin parasol. On disait la marche longue mais la satiété avant l’été.

 

Elles se mirent en route la tête cachée dans l’interminable cortège. La longue cohorte dévorait la fatigue et l’abstinence.

 

Chaque jour à l’appel du matin des dizaines manquaient avaient offert leurs hardes à l’éternité. Harassées elles avaient choisi l’absence pour rendre leurs armes.

 

Parfois leurs cheftaines avisaient des bocages affables ou d’aimables forêts. Elles proposaient des pauses longues et des bivouacs salutaires.

 

A peine parvenaient-elles à portée de mandibule que des cris les accueillaient. Les nombreux insectes autochtones dédaigneux les repoussaient.

 

Alors elles reprenaient leur route sans rien dire de leur courroux.

 

Un soir elles touchèrent l’extrémité du monde souriant dans les gorges du vent. Elles cherchèrent longtemps un arbre avenant sous lequel s’abriter.

 

Mais un champignon glouton fruit de la suffisance avait absorbé la forêt. Il en abandonna les scories sèches à l’indifférence.

 

Une évidence s’imposa il n’y avait pas de pins dans la jungle de Calais. Toujours les chenilles devraient cheminer sur des charniers charnus.

 

©Serge Campagna

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Je suis arrivé en 1955 en Dauphiné et l'ennui de l'enfance m'a vite poussé vers les mots et leurs majestueuses farandoles.
J'eus très tôt la chance et le bonheur de croiser la route de maîtres qui me firent voyager sur les phrases de Musset, d'Apollinaire, de Baudelaire, de Cendrars...
Ma propension au sourire m'ouvrit plus tard les grâces de Bobby Lapointe, de Cavanna, de Desproges...
Puis, il y eut Guillevic, Max Jacob et l'immense Francis Ponge... En parallèle, s'immiscèrent Giono, Ramuz, Gougaud...
Depuis, mes textes recherchent le flot serein du voyage, les cataractes de la révolte ou les rives ombragées de l'harmonie.

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Jeanine Chatelain (Belle des Bois)

Ce texte est magnifique, qui exprime bien ce qu’est la jungle de Calais.Mais la chenille devient parfois papillon, il faut y croire.merci,,vous avez une belle écriture.

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