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Août 18 2018

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Souvenir de voyage – Philippe X

   

   Il s’appelait Savé, d’origine inconnue, peut être Hongrois, il parlait plusieurs langues mais s’exprimait avec le langage du cœur.

   Échappé du camp de RIVESALTES (66) il était un miraculé de la barbarie des nazis.

   Certains soirs, lorsque le vent s’engouffrait dans sa mémoire, il nous racontait tout ce qu’il avait enduré durant son internement dans les camps de la mort et sa rocambolesque évasion.

   Alors, il faisait appel à sa fidèle compagne la «brûlante» ou rachidi . Cette « eau de feu » que nous avons eu le culot de nommer « eau de vie » provenait de la distillation du marc de raisins ou d’un mélange de divers fruits.

   C’était une bouteille en verre de 100 centilitres qui lui tenait compagnie jusqu’ au bord du lit et lui donnait le courage de chanter :

   Vor der Kaserne, Vor dem großen, Tor Stand eine LaterneUnd steht sie noch davorSo woll’n wir uns da wieder seh’nBei der Laterne wollen wir steh’n

   Wie einst Lili Marleen.

   Puis s’échappaient de sa gorge quelques paroles d’airs traditionnels Tziganes qui souvent se terminaient par des sanglots.

   Nous avons été du Voyage avec cet homme et c’est au pèlerinage des Saintes Maries de la Mer que j’ai pris cette photographie.

   Ce soir, je vais vous donner des recettes de « bon manger » en vous racontant comment Savé nous faisait préparer le thé par sa femme. Lui,  l’Homme ne pouvait pas décemment nous le préparer devant les autres membres de la famille, ces pratiques n’ont pas cours chez les hommes du voyage !

   Il  y avait un Samovar fonctionnant à la braise de bois qui tenait l’eau bouillante. A part, les femmes préparaient dans une grosse théière du thé en feuilles, de couleur noir, très fort.

   J’ai retrouvé cette amertume dans le « gun powder » que j’ai partagé avec des Tinkers venus d’Irlande.

   Chacun des convives se servaient un peu de cet extrait de thé et allongeaient la boisson avec l’eau bouillante qui coulait du Samovar, à l’aide d’un petit robinet.

   Nous prenions un morceau de sucre que nous placions dans la bouche et en aspirant des goulées bruyantes entre les dents, nous avalions des lampées de thé amer.

   Certains soirs, des morceaux de fruits étaient ajoutés dans les tasses mais je dois reconnaître que le plus souvent l’alcool rivalisait en partie égale avec ce thé.

   Il y a quelques mois j’ai eu le bonheur de boire le « TCHAIO » ou thé des Rroms.

   Dans une grosse tasse, ils mettaient  un  sachet de thé noir le plus fort possible,  du sucre vanillé, du sucre normal (il vaut mieux en prévoir une grande quantité !)  Un peu de cannelle en poudre ou en bâton roulé puis une ou des rondelles de citron .De l’eau très chaude était versée et rajoutée au fur et à mesure de la consommation.

   Mais le plus terrible était non pas la confection du café…mais son absorption….

   Les femmes qui voyageaient avec Nous et Savé se servaient de grains de café qu’elles broyaient ou de café déjà moulu qu’elles trouvaient dans le commerce.

   Une cafetière en tôle était placée directement sur la braise d’un feu de bois puis remplie d’eau. Quatre à cinq cuillerées  à soupe de sucre étaient versées dans le récipient

   Elles prélevaient dans un bol un peu d ‘eau chaude qui servait à diluer le café en poudre.

   Quand l’eau se mettait à chanter elles versaient sois les grains concassés soit la préparation à base de poudre, tout en remuant le mélange et en le laissant presque bouillir.

   J’ai goutté cette façon de préparer le café mais le lait avait remplacé  l’eau. J’en ai encore les frissons qui parcourent mon échine 

 

   

   J’ai le souvenir de ragoûts de choux au lard rance, le fameux «schpeko ». 

   Le Speck dell’Alto Adige est le nom d’un jambon cru typique de la province autonome de Bolzano-Sud Tyrol.

  De cet excellent jambon, il ne reste plus que la couenne de lard ou de jambon.

   Devenue rance, elle est placée dans un récipient en terre recouverte de sel pour la conserver. Lors de disettes, cette couenne accompagnait le ragoût ou le brouet et donnait l’illusion de consommer de la viande.

   Je n’ai pas eu l’occasion de partager cette aventure, mais à moindre frais pour mes papilles , j’en ai une semblable à vous conter.

   Chez le « SAVE » au cœur de l’Auvergne sur les rives d’Allier, les traditions du voyage étaient solidement ancrées .

    Dans ce qui fut autrefois une maison de vigneron, perchée dans un bourg qui surveillait les méandres de cette rivière, notre hôte et sa femme occupait une partie de l’habitation.

   La ruelle qui menait à la maison n’avait pas permis au modernisme de parvenir jusqu’à ses habitants. La fée électricité brillait par son absence, elle n’accordait ses lumineux avantages que lorsque les voisins ne détectaient pas d’ hasardeux branchements qui pirataient leurs propres installations.

   Trois pièces composaient le logement . La plus fréquentée était l’emplacement d’une ruine, squattée depuis fort longtemps, cette salle à manger à ciel ouvert et balayée par le vent, servait aussi à stocker le bois qui servirait de chauffage pour l ‘intérieur de leur résidence et à alimenter la cuisine.

   L’acteur principal de cette pièce était un petit poêle à bois (le fameux poêle de Dole dans le Jura ) et que chaque verdine tirée par les chevaux devait posséder.

   Il était allumé en permanence, témoin de maigres brouets spartiates qui faisaient leurs possibles pour tromper la faim des membres de la famille et parfois complice de ripailles lorsque les dieux avaient placé sur leur chemin quelques victuailles que l’on nomme de nos jours ”tombées du camion”.

   Le lard était accroché à l’air libre, parfois protégé par un linge, souvent sans protections bénéficiait des sautes d’humeur de la météo.

   Dans le passé, il pendait au bout d’un morceau de ficelle accompagnant le balancement des roulottes tirées par les chevaux. Suant et transpirant au gré des écarts de températures, il marquait son emplacement en laissant les traces de graisse sur les bois des verdines.

   Devenu jaune foncé, il indiquait à ses propriétaires que le moment était venu de déguster ce lard rance.

   Il cuisait dehors sur un feu de bois dans des gamelles pleines de choux. Des piments, des poireaux et asperges sauvages agrémentaient ce met des plus délicieux.
Une salade de plantes sauvages agrémentait le repas.

   Le soir à la pénombre naissante, nous nous retrouvions autour du poêle sur lequel avait cuit, une gamelle de choux, pommes de terre et lard rance mélangé.

   Quand le goût devenait trop fort des piments étaient incorporés dans le plat pour masquer le goût. Quand cela était possible, il y avait de larges tranches de pain rassi et frottées à l’ail.

   Pas de décorum, ni de vaisselle dorée encore moins de bonnes manières.

   Chacun des convives venaient remplir une assiette de légumes réduits en purée, arrosée de bouillon dans lequel il plongeait un piment et allait se positionner le plus prés du feu.

   A chaque cuillerée de soupe avalée, nous avions de grosses gouttes de sueur qui dégoulinaient sur le visage.

   Nous avions alors les pieds au Pole Nord et la tête au Sahara….si ce n’est pas du voyage çà !

.

   ©Philippe X – 18/08/2018

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'' nul n'est prophète en son pays''...c'est pour cette raison que je voyage.
''Convier quelqu’un, c’est se charger de son bonheur pendant tout le temps qu’il est sous notre toit.''...vous êtes mes invités, au banquet de la littérature....

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Fattoum Abidi
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Fattoum Abidi

Merci Philippe pour ce beau partage
Douce nuit
Mes amitiés
Fattoum.

ChanTal-C
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ChanTal-C

Voyage pimenté, pour le moins !…
Merci Philippe pour ce récit plein de surprises.
Amitiés

Chantal

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