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Nov 07 2017

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Mémoires, pages 57 à 60 / 311, – Dominique Capo

Quoiqu’il en soit, ma mère est infatigable. Elle a une énergie incroyable. C’est pour ça que, très vite, quand nous avons passé nos Étés et nos Hivers dans le Doubs, elle aussi nous a emmené en promenade.

Son chien boxer en laisse, mon frère à nos cotés, elle nous conduisait chez nos arrière-petits-cousins. Nous avons été en contact avec eux pratiquement depuis notre naissance. Nous avons partagé d’innombrables Noëls, 14 Juillet, 15 Août – date importante de commémoration en Franche-Comté -, anniversaires, etc. avec eux.

Avant de remonter la rue principale du village, ma mère poussait leur porte et entrait dans leur cuisine. En Hiver, celle-ci était fermée, et une douce chaleur née du poêle y fonctionnant continuellement, y régnait. En Été, elle était ouverte, seulement protégée de l’extérieur par le rideau à lames multicolores. Quand on y pénétrait, on y distinguait, accrochés au plafond, des rubans adhésifs anti-mouches. Constellés de centaines d’insectes morts, ils étaient dispersés aux quatre coins de cette pièce à vivre.

Ma mère saluait notre arrière-petite-cousine. Elle échangeaient les informations les plus récentes sur nos deux familles. Ma mère demandait où était son mari. Agriculteur spécialisé dans l’élevage de vaches laitières, durant la belle saison, celui-ci était continuellement aux champs. Il s’occupait des moissons de foin devant nourrir son bétail durant les frimas. Ils réparait les haies qui se détérioraient. Il entretenait les parcelles cernant son logis. Il restaurait les différentes fractions de son foyer qui nécessitaient réfections et embellissements. Il vaquait dans ses écuries en vue d’y accueillir le soir venu son troupeau. Puis, une fois installées dans leurs boxes, il les trayait à l’aide de machineries qui aspirait leur lait.

De son coté, notre arrière-petite-cousine s’informait sur notre état de santé. Elle la questionnait sur les occupations de mes arrière grands-parents ou mes grands-parents. Elle s’enquérait de leur bien-être. Elle leur rendait service lorsque cela s’avérait nécessaire : couper un arbre, monter sur le toit pour réparer une tuile, inspecter les parcelles de sapin que nous détenions à l’autre bout de la région et où nous nous rendions qu’exceptionnellement. Et lorsqu’elle en était incapable, elle appelait son mari à la rescousse. Nos arrière-petits-cousins étaient tellement serviables…

Puis, ma mère l’interrogeait : « Est-ce que ses deux fils étaient dans le coin ? Accepteraient-ils de nous suivre dans notre expédition du jour ? ». Régulièrement, oui. Ils étaient dans les parages, à s’amuser ou à aider leur père. Parfois, ils étaient absents parce qu’ils œuvraient aux cotés de celui-ci aux quatre coins du canton. Car, très tôt, leurs parents les ont employé à toutes sortes de tâches en relation avec leur métier. Il me revient notamment que leur plus jeune fils – d’un an mon cadet – a manœuvré l’un de leurs tracteurs à partir de six ou sept ans. Le plus âgé, lui, n’avait qu’un seul plaisir, c’était de surveiller leur bétail sur la route de prés : une fois le matin, après la traite de sept heures ; une fois le soir, au moment de les escorter jusqu’à leur étable avant que leur lait ne soit tiré pour la seconde fois de la journée. D’ailleurs, combien de fois les avons nous – celui-ci comme celui d’autres éleveurs bovins – perçu leurs beuglements l’aube à peine levée, le clocher de l’église répercutant l’angélus ? Nous, nous étions bien entendu encore au chaud au fond de notre lit à cette heure matinale. Mais quel plaisir, quelle délectation, de savourer la douceur de cet instant bercé par le bruit de leurs sabots ou leurs mugissements !

D’autant que leur fils aîné – me précédant d’un an – est également handicapé. Lui, ne l’est pas physiquement. Il possède toutes ses capacités motrices. Non, il est malheureusement légèrement retardé mentalement. Ce n’est pas flagrant, puisqu’il s’exprime correctement. Malgré tout, le ton de sa voix et le vocabulaire relativement restreint dont il fait usage met en évidence certains indices allant en ce sens. Mais, par dessus-tout, il est incapable d’être autonome. Il ne sait pas se préparer un repas seul ; il ne sait pas nettoyer ou ranger la vaisselle. C’est sa mère qui apprête ses vêtements ou qui remet son lit en ordre. Et jusque très tard, à une époque où la plupart des gens ont fini d’apprendre à lire et à écrire, j’ai vu sa mère tenter, avec peu de succès, lui enseigner ces rudiments didactiques lorsque nous venions les saluer.

A plusieurs reprises, il a quitté leur domicile pour travailler dans CAT situé à une cinquantaine de kilomètres de chez eux. Il en revenait le week-end. Mais cette expérience ne s’est pas prolongée au-delà de quelques mois. Car sans ses vaches, sans pouvoir les soigner ou les bichonner, il était désespéré, perdu. Et désormais, autant son petit-frère a pris son envol : il a un emploi dans la grande ville à une quinzaine de kilomètres du bourg ; après des années et des années de célibat volontaire, il a rencontré une jeune femme avec laquelle il s’est fixé. Autant lui ne partira plus de la maison de ses parents. Et il est certain qu’après leur mort, son frère sera contraint de le placer dans un institut spécialisé. C’est triste, chacun dans son entourage sachant que c’est, hélas, inévitable à moyen terme.

A suivre…

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