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Juil 11 2019

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L’Oubli – Richard Dufour

1ere Partie

 

Hôpital de la Salpétrière

                                                       Paris, le 19 juin

« Cher confrère,

J’ai reçu ce jour le patient pour lequel vous avez sollicité mon avis. Les différents tests neuropsychologiques effectués confirment bien votre premier diagnostic. Les troubles de perte de mémoire sont clairement identifiés.

Je suis même plus alarmiste que vous sur l’avancée des troubles cognitifs. Le degré de développement des trous de mémoire me préoccupe grandement. J’ai fixé un nouveau rendez-vous pour une série de tests plus poussés. Je vous tiendrais informé des résultats de ce second rendez-vous et du traitement mis en place.

Je vous prie de croire, Cher Confrère, en l’assurance de ma très sincère considération. »

Docteur LEVEUR Olivier

 

 

Ah oui ! J’avais oublié cet échange dernièrement avec le docteur Leveur. Neuropsychologue moi-même, j’exerce en cabinet libéral dans la région parisienne.

Licencié en psychologie générale, je me suis tourné ensuite vers un master proposé par l’université de Lille. Une spécialisation des processus neurocognitifs. Mon cabinet tourne bien et j’occupe aussi quelques responsabilités dans l’association des neuropsychologues pour le traitement des maladies rares.

Je suis intrigué par la mémoire depuis toujours. La mémoire c’est fantastique ! Cette gigantesque bibliothèque où les informations entrent et sortent par le réseau des neurones me fascine. C’est dans le cadre de mes études que j’ai fait la connaissance d’Olivier Leveur.

Pourquoi me vouvoie-t-il celui-là ? Nous nous connaissons assez bien quand même. Et je le trouve culotté de s’accaparer un de mes patients.

 

 

 

Aujourd’hui j’ai vu Mme Legrand, une patiente fidèle si je peux dire. Chez elle les troubles de la mémoire ont commencé il y a cinq ans. C’est toujours à peu près le même processus : des clés régulièrement oubliées, un petit fait récent dont on ne se souvient pas et qui revient en mémoire parce que quelqu’un le raconte. Et vous-même ? Vous n’avez jamais ressenti cela ?

Ou alors se rendre dans une pièce pour chercher un objet et oublier quel objet on vient chercher. Et vous-même ? Vous avez déjà connu ça ? Tout un tas de petits riens auxquels on ne fait pas attention.

J’ai beau me construire une carapace, j’ai beaucoup de compassion pour mes patients. Des traitements nouveaux arrivent mais pour une partie d’entre eux c’est difficile. Ils ont peur. Peur surtout d’oublier le visage aimé.

Les patients réagissent très différemment des uns des autres. C’est une course contre le temps qui s’engage pour certains d’entre eux. Des patients se mettent à faire des voyages. D’autres se mettent à constituer d’innombrables albums photos. D’autres encore écrivent des histoires.

Faire quelque chose. Faire quelque chose avant de sombrer.

Le rendez-vous avec Mme Legrand ne s’est pas bien déroulé. Elle me répète que je lui pose toujours la même question.

 

 

 

 

Ce mercredi après-midi j’ai vu Mr Durand. Sa fille ainée était venue me voir dernièrement pour faire un point. Elle était catastrophée.

Je trouve qu’il va plutôt bien. Avec les personnes qui sont atteintes de dégénérescence mnésique il est parfois difficile de suivre leur conversation. Mr Durand me parle à la queue leu leu de la fidélité, de ses enfants, des transports en commun, de la gentillesse de la secrétaire médicale. Il a pleuré énormément en fin de consultation.

J’ai de la peine pour lui. J’ai pleuré après son départ.

 

 

Ce vendredi j’étais à l’hôpital de la Salpétrière. On m’a sollicité pour valider toute une série de nouveaux examens cognitifs. Les causes des troubles mnémoniques sont multiples, il est donc important de développer des protocoles sûrs pour aider la recherche.

J’y ai passé des heures mais j’ai validé l’ensemble des paradigmes. Cette nouvelle procédure pourra se mettre en place prochainement.

Fatigué. C’est sur le parking de l’hôpital que j’ai croisé un de mes patients : Mr Jean-Luc Brossard. Je lui demande ce qu’il fait là. Il me répond d’un ton bref qu’il consulte le docteur Leveur maintenant et part précipitamment dans sa voiture.

 

Le docteur Leveur ! Je sollicite son avis sur un patient qu’il finit par garder. Là un autre de mes patients qui le consulte désormais.

 

Qu’est-ce-que cela veut dire ???

 

 

 

2 eme Partie

 

Cette histoire avec le docteur Leveur me préoccupe vraiment. J’ai pris quelques jours de congé pour y voir plus clair.

Il y a aussi que ces derniers temps il y a moins de patients à mon cabinet. La jeune orthophoniste avec qui je suis associé me l’a fait remarquer.

Après tout, il y a de plus en plus d’exercices de mémoires répandus chez le grand public. Dans les maisons de retraite les jeux de mémoire sont quotidiens. Des conseils en nutrition, comme manger des aliments riches en oméga 3, sont diffusés largement aujourd’hui. Moi-même l’année dernière, j’ai publié dans une revue nationale mille et une astuces pour améliorer sa mémoire.

Je ne vais quand même pas regretter mes conseils. La prévention fonctionne et c’est tant mieux.

 

 

Je suis abasourdi par ce que j’ai découvert.

Le docteur Leveur n’exerce pas seulement qu’en hôpital. Il consulte aussi en cabinet libéral. À ma grande surprise son cabinet ne se trouve pas si loin du mien. Discrètement j’ai scruté les allées et venues. C’est comme ça que j’ai vu deux de mes patients : Mme Dhalluin qui entrait et Mr Nicoles qui sortait du cabinet !

La plus grande surprise est venue en cherchant sur les réseaux sociaux. J’ai fini par trouver une photo intéressante d’Olivier Leveur. Celui-ci pose avec à sa droite le Ministre de la Santé et sur sa gauche deux femmes. Une de ces femmes est Mathilde, la jeune orthophoniste avec qui je travaille !

 

Je n’en reviens pas. J’ai déjà vu des querelles de personnes entre patriciens. Des rivalités, des mésententes. Mais là il s’agit bel et bien d’un détournement organisé de ma patientèle. Aux Etats-Unis des procès pour des faits similaires se sont finis par des indemnisations qui se comptent en millions de dollars.

En cherchant davantage j’ai trouvé que la femme qui pose avec le docteur Leveur est en fait sa nouvelle compagne. Mathilde est la fille de cette dernière.

 

 

 

Je suis abattu. Je pensais que la confraternité était la règle. Des valeurs humaines auxquelles je croyais s’effondrent autour de moi. Je ne parle plus à personne. J’ai perdu confiance dans les hommes et les femmes de mon entourage.

Je prolonge mes congés. J’ai besoin de faire un point.

Je ne suis pas sorti de chez moi depuis trois jours. Je me pose beaucoup de questions. Pourquoi me faire ça ? Moi qui suis bienveillant avec les autres. Pourquoi s’en prendre à moi ?

 

Ma voiture est en panne. Ce qui me pousse à prolonger mes congés. Je profite de ces instants pour me laisser pousser la barbe. Comme ça je serais à la mode.

Un profond désarroi m’habite. Le docteur Leveur : quel scélérat ! Les pratiques malveillantes de mon confrère m’écœurent.

Qui d’autres est dans le coup ?

 

 

3 eme Partie et épilogue.

 

Hôpital de la Salpétrière

                                                      Paris, le 03 juillet

« Cher confrère,

J’ai revu le patient pour lequel vous avez sollicité mon avis. Les derniers examens montrent clairement une DLFT : une dégénérescence lobaire fronto-temporale.

Une analyse approfondie révèle même une mutation neuronale sévère. Une prise en charge clinique doit se mettre en place. J’ai fixé un nouveau rendez-vous. Je vous tiendrais informé des résultats de ce prochain rendez-vous et du traitement mis en place.

Je vous prie de croire, Cher Confrère, en l’assurance de ma très sincère considération. »

Docteur LEVEUR Olivier

 

 

Suffit ! J’envoie un mail à ce fourbe de docteur Leveur. Qu’il arrête d’abord de me vouvoyer. Ensuite ce patient à un nom de famille et un prénom. Ce n’est pas un anonyme.

 

Il m’a répondu :

« Cher confrère, si tu le veux bien nous appellerons ce patient monsieur Y. Etant donné ses responsabilités. Tu comprends ? C’est aussi une question de sécurité. »

 

Qu’est-ce-que c’est que cette réponse ? Des responsabilités. Quelles responsabilités ? J’ai des responsabilités. Mon frère le député Paul Comines a encore plus de responsabilités.

Ça alors ! Ce patient est quelqu’un de connu et je ne l’ai pas identifié. Une vedette du Showbiz ? Pourquoi pas, après tout ? Un chanteur ? Un acteur ? Je ne suis pas de près l’actualité People.

 

Le terme « sécurité » utilisé par Olivier Leveur m’interroge. Non ! Ce n’est pas une star qui est venue dans mon cabinet. C’est quelqu’un qui a plus de pouvoirs.

J’y pense maintenant, mon frère qui ne prend jamais de mes nouvelles a laissé un message sur le répondeur. Un message court dans lequel il demande « comment ça va ? » C’est tout, rien de plus.

Comment ai-je pu ne pas le reconnaitre ? Bien sûr !il devait être grimé. Ces gens- là ont des maquilleurs à disposition. Ainsi leurs traits naturels sont fortement atténués.

Mais pourquoi venir chez moi ? Mais, oui bien sûr ! Mon travail d’auteur en neurosciences, les conférences de vulgarisation que j’anime. Mon frère n’est pas étranger à tout cela.

 

 

Ce vendredi matin je suis convoqué par l’hôpital. Le courrier est clair : des directives anticipées sont à prendre pour le patient.

J’entre dans un grand bureau au 2eme étage. Le docteur Leveur est présent. Mon frère Paul est là aussi. Bon sang ! Je me trouve mêlé à un Secret d’Etat sans l’avoir cherché. Je reconnais des visages : des spécialistes, des directeurs de services en neurologie… Les visages sont tendus. L’ambiance dans la pièce est électrique.

Le patient attend dans le couloir. Je me trouve près de la porte. Le directeur de l’hôpital m’invite à le faire entrer. Je pose la main sur la poignée. Je compte quelques secondes puis je tire violemment la porte vers moi. Dans le couloir, derrière la porte, il y a un miroir de plein pied. Je regarde devant moi. La seule personne que je vois : c’est moi.

 

 

 

 

NB : Le grand oncle du docteur Yannick Comines était tombé dans la folie. L’hérédité est une des causes principales de la démence lobaire fronto-temporale. La démence modifie la mémoire. Elle se caractérise aussi par des troubles de la pensée, une tendance accrue à se répéter, de la confusion, une désintégration du jugement, une propension à la dépression. Yannick Comines vit désormais dans une maison de santé mentale.

 

 

 

Ceci est une fiction.

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