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Sep 14 2017

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Le rêve de Narsine ! – Abdelkader Ferhi

  Narsine se rappela très bien du jour de sa scolarisation comme si cela datait d’hier. Elle portait des vêtements neufs et un sac-à-dos rose contenant un cahier, une trousse et une boite de crayons de couleur. Son père la tenait par la main pour tracer dans sa mémoire le chemin de l’école afin de la libérer petit à petit de sa dépendance et assurer son autonomie. Elle jubilait de bonheur contrairement à d’autres écoliers qui ne cessaient de pleurer comme s’ils se dirigeaient vers un univers carcéral où les attendait la guillotine à la fin de la journée. En effet, pour bon nombre d’élèves interrogés, l’école n’était autre chose qu’une institution pénitencière, d’où l’attente des vacances avec impatience pour échapper aux tortures morales. Les enfants refusent d’être assaillis par le champ lexical du jugement dernier : torture, enfer, mort, apocalypse et jugement dernier foudroient les élèves par le biais des leçons dispensées dans certaines matières. On doit contribuer à l’épanouissement de l’enfance et non la rendre cauchemardesque et planifier son assassinat. Si certaines disciplines exhortent les écoliers à la créativité et à la vie, d’autres, par contre, tuent leur imaginaire et laissent des impacts    condamnant toute leur existence. Les enseignants eux-mêmes considérant leurs élèves comme adolescents ou d’adultes, orientent leurs cours vers des interprétations pour le moins traumatisantes : ils voient Dieu comme tortionnaire impitoyable au lieu de bienfaiteur nécessitant adoration et louanges. Dans les séances de compréhension, ils en occultent les   qualités essentielles, entre autre la Clémence et la Miséricorde pour ne le percevoir que sous l’angle d’un bourreau inexorable destinant sa faible et faillible créature humaine à l’Enfer.

     Les pieds hésitants des enfants foulaient pour la première fois la cour de l’école où s’amorcerait un long parcours scolaire. Planté devant le portail, le directeur affichant une mine sévère, accueillait avec des bonbons-appâts les nouveaux inscrits, les uns curieux, les autres en larmes. Les enseignants arrivaient eux aussi par petits groupes palabrant sans conteste sur leurs préoccupations essentielles : la retraite anticipée, l’éducation des enfants et l’ingratitude de la profession enseignante qui épongeait tous les problèmes sociaux du pays. Les élèves portaient des blouses de deux couleurs différentes pour occulter les inégalités sociales : celles des filles étaient roses et celles des garçons, bleues. Narsine avait les yeux fixés sur le ciel, d’autres suivaient comme des ornithologues les vols des oiseaux migrateurs. En ce mois de septembre, il faisait beau, le directeur était gros et les enseignants en blouses blanches. Les salles de classes aux portes grandes ouvertes sentaient les détergents. Avec la complicité implicite des parents, elles se hâtaient d’avaler leurs proies. Bientôt, les élèves cesseraient d’appartenir à eux-mêmes et aux jeux violents à longueur de journée. Les tables toutes petites conçues à leur taille témoignaient des nombreux défis à relever. Les élèves ne considèrent les enseignants comme références que dans l’enseignement primaire. A partir du cycle moyen commencent le discrédit de l’enseignement et un autre regard sur la société.

     On apprenait aux nouveaux scolarisés à faire les rangs, à s’initier à la discipline    d’authentiques citoyens respectueux de leur pays et de sa constitution. Certains pleuraient et regimbaient, d’autres affichaient une indifférence envers tout et riaient. Encore marqués par l’instabilité et les batifolages préscolaires, bon nombre d’enfants refusaient la contrainte des rangs et de l’ordre. Leurs enseignants intransigeants et d’apparence irascible corrigeaient sans cesse leur démarche et leur comportement, ignorant que pour les écoliers du primaire, l’école ne doit pas être un centre de détenus mais à une institution d’apprentissage et d’éducation préparant des bâtisseurs des sociétés de tolérance et de liberté. S’il ne capitulait pas et échappait à l’exclusion pour indiscipline ou échecs scolaires répétés dans l’un des quatre cycles du cursus, l’élève passerait dix sept années d’études pénibles et contraignantes : dans le cycle primaire et moyen, les rêves grossissaient, illuminaient les yeux et gonflaient les poitrines de manière démesurée. On se nourrissait toujours d’espoir et l’on échafaudait même des projets. La détermination de les concrétiser multipliait les efforts par le recours à tous les moyens. Sous la poussée de l’ambition, les écoliers, ce levain de l’avenir se lancent toujours à la conquête du savoir pour reculer aussi loin que possible les frontières de l’ignorance et tenter de trouver un emploi correspondant à leur vocation. Jamais ne s’incinère l’univers onirique propre à l’étape de l’enfance et de l’adolescence !

     Avec cette obstination à concrétiser les souhaits, les filles avaient toujours été plus assidues et studieuses que les garçons. Elles choisissaient toujours les premières places pour mieux suivre le déroulement des cours, effaçaient le tableau à leurs professeurs, se montraient très actives et répondaient souvent juste aux questions orales et écrites des séances de compréhension. Elles surpassaient les garçons dans presque toutes les disciplines. En outre, si les garçons passaient leurs vacances scolaires dans les jeux violents, à la mer ou dans les forêts, les filles s’affairaient avec leur mère à la maison et s’initiaient à la fonction de femme responsable en pétrissant du pain et en cuisinant. Par le dévouement et le respect, les filles ont toujours été plus proches de leurs parents que les garçons dont certains se montrent insolents.

     Tous les cycles des études étaient accompagnés de projets se reproduisant sans cesse dans des univers inidentifiables et évanescents. Le merveilleux et le fantastique en symbiose nourrissaient l’imaginaire des écoliers aux poitrines regorgeant d’ambitions. Orientés vers l’Avenir, les regards pétillant d’intelligence subjuguaient le soleil. Une compétition sans précédente galvanisait cette mosaïque humaine suintant d’énergie et exultant de joie. C’est pourquoi, en dépit des multiples frustrations, la majorité des enfants donnaient l’impression d’être heureux et confiants. Leurs rêves mûrissaient et se multipliaient comme des étoiles inextinguibles au point de leur donner des douleurs semblables à celles que causerait à la mère un fœtus à quelques jours seulement de l’accouchement. Les élèves pensaient déjà aux épreuves à surmonter, aux défis à relever, à l’honneur et à la dignité à sauvegarder. Ils entamaient avec détermination l’ascension des marches invisibles, croyant à chaque fois se rapprocher de l’objectif assigné à l’École, à savoir la formation du citoyen et la construction de la société. L’École nécessite des réformes structurelles en vue de la liberté d’expression et l’abolition de toutes les formes de remparts dressés entre les individus et les peuples. Elle doit s’atteler à réaliser le projet d’homme à former. Il ne venait à l’idée de personne que leur mère commune les assassinerait et les jetterait dans l’abîme. Il ne venait à l’esprit de personne que ces hommes de demain succomberaient un jour à la fascination matérielle et charnelle du Canada et de l’Europe qui les rapatrierait avec humiliation après leur avoir retiré les forces.

     Les parents et les pays étrangers s’émerveillaient devant ces constellations d’écoliers en pleine croissance, comparables à un fleuve de petits chinois allant inonder le monde d’innovations et de savoir-faires. Interrogés par l’enseignante lors de la première séance de prise de contact, Chafik et Hawat formulaient l’espoir de devenir médecin, Adel et Zakya magistrats, Mohamed Imam, Khaled et Khalida aviateurs, Rédouane et Nabila enseignants, Nadia hôtesse de l’air et Khachine militaire. D’autres encore hissaient la barre du souhait encore plus haut pour devenir ministres et présidents de la république. Tous les écoliers étaient motivés et confiaient à leurs enseignants des projets de grande envergure. Cependant, rares étaient ceux qui avaient matérialisé leurs rêves. Une fois les différentes étapes franchies, la profession qu’on avait voulu exercer, la maison qu’on avait désiré bâtir, la voiture qu’on avait aimé acquérir, l’âme sœur qu’on s’était obstiné de conquérir, l’argent qu’on avait espéré gagner avec honnêteté et les voyages qu’on avait rêvés effectuer s’écroulèrent comme un château de sable. Par conséquent, on se désespérait et l’on retournait à l’amère réalité pour servir de proie aux gros poissons de la Méditerranée et à tous les Carnassiers du Polygone.

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Abdelkader Ferhi est né le 30 janvier 1951 à Tipaza. Il a fait ses études primaires et moyennes dans sa ville natale, secondaires au lycée Ibnou-Rochd de Blida et supérieures à l’université d’Alger. Titulaire d’une licence en lettres françaises, il a enseigné de 1976 à 2011 au lycée Mohamed Rékaizi puis Taleb Abderrahmane de Hadjout. Il a été aussi chargé de l’encadrement des professeurs du moyen à l’Université de Formation Continue. Abdelkader Ferhi a commencé depuis 1972 à publier des poèmes dans des anthologies de prestige et à collaborer aux journaux nationaux et étrangers. Aujourd’hui retraité, il se consacre pleinement à l’écriture littéraire. L’auteur de « Soleil Totémique » est connu du public Algérien par ses poèmes publiés dans des anthologies, ses contributions à la culture et ses articles de presse.

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Fattoum Abidi
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Fattoum Abidi

Bravo Abdelkader pour ce magnifique texte dommage je l’ai loupé, vous traitez ici la situation de l’école primaire et dans son cycle moyen. Et vous relevez le côté social et le côté psychopédagogique de cette institution noble. Oui l’école est notre savoir, lumière, instruction, discipline et elle nous aide à construire notre avenir. Oui l’école a besoin de réformes radicales. comme vous le dite bien ‘ L’École nécessite des réformes structurelles en vue de la liberté d’expression et l’abolition de toutes les formes de remparts dressés entre les individus et les peuple’ Et vous finissez votre texte sur une note… Lire la suite »

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