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Sep 03 2018

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Le forgeron – Daniel Marcellin-Gros

Le forgeron…

Il partait le matin le front nimbé de brume

Avec son lourd marteau vaillant contre l’enclume;

Le village dormait d’une douce torpeur,

Le gaillard lourdement marchait, sans froid ni peur,

Car il devait nourrir sa nombreuse famille;

Soudain un coq chanta dans les hautes charmilles!

Appelant au devoir tous les gars du village…

L’homme jeune pourtant, faisait plus que son âge,

Une barbe hirsute envahissait sa joue,

Il n’avait pas le temps d’user du coupe chou!

Et il allait à pied, sifflotant, ingénu,

Le cœur cognant très fort, et l’ âme mise à nue,

Révélait la bonté de cet homme renfrogné,

Qui connut de l’école, les phrases ânonnées.

.

Ce colosse doté de force herculéenne,

Avait des bras noueux, marbrés de grosses veines.

Il les faisait saillir en levant le marteau,

C’est pour ce dur travail qu’il se levait si tôt:

Pour affûter les socs qui retournent la terre,

Pour que le blé nouveau donnât un pain prospère.

Au détour d’un chemin il aperçoit sa forge,

Dans un toussotement il se racle la gorge.

Il pousse le portail voit le soufflet en cuir,

Un grand silence règne, le vent n’ose pas bruire…

Il allume le foyer au briquet d’amadou,

Dans un moment, il pense, l’endroit sera moins doux.

C’est l’antre de Satan où les feux de l’enfer,

Vont le faire transpirer en martelant le fer!

.

Il lui manque le trident pour ressembler au diable,

Il pousse des ahans, donne des coups formidables,

Le métal en fusion sous l’assaut se transforme,

Le soufflet couine un peu dans sa carcasse d’orme,

Et d’un bras il l’actionne et de l’autre il frappe,

Puis il plonge le fer dans le seau qui le happe;

C’est la lutte incessante du feu et du métal,

De l’eau qui s’évapore, comme brume automnale!

Et tout danse, et tout luit, le fer les étincelles,

Qui en de belles gerbes tombent en ribambelles,

Puis s’éteignent d’un coup près du feu rougeoyant

De la forge abritant les rêves de Satan!

.

Un combat de titans oppose l’homme et l’enclume,

Le fer récalcitrant s’embrase et puis fume,

Il devient malléable comme une pâte molle,

Puis l’homme le façonne, le dompte, le fignole,

Pour en faire un coutre, une pioche, un burin,

Pour autrui le bonhomme se fait des tours de reins.

Il contemple ravi le fruit de son travail,

Les muscles endoloris et suant du poitrail,

Puis il souffle un peu en s’essuyant le front,

Tandis qu’un homme arrive avec son percheron,

La charrue réparée luit de toutes ses lames,

Le paysan matois en vieux patois s’exclame:

“Combien mon gars faut-il pour la réparation?

Quelques œufs pour tes mioches en mal de nutrition?”

Le forgeron furieux l’empoigne par l’épaule,

Et lui dit: cent écus, c’est ma dernière parole!

Et le juste paiement de mes heures de labeur,

C’est sur mon dos l’ami que tu veux faire ton beurre?

Le croquant apeuré, et pas très courageux,

Pâlit, comme quelqu’un qui serait souffreteux,

Puis tire de sa poche une pesante bourse,

Et compte les écus marmonnant comme un ours,

C’est bien la dernière fois que tu me vois chez toi,

Dit-il en débitant sa phrase en patois…

Content, le forgeron lui claque la porte au nez,

Puis retourne à sa forge riant sous son bonnet!

Et de sa main terrible et superbe de crasse

Empoigne le marteau les gestes pleins de grâce;

Pour un homme que chacun croyait un peu lourdaud,

On le voyait gracieux comme un cygne sur l’eau,

Evoluer, suant, dans son ample chemise

Il souriait, c’était une gaité permise,

Car il avait gagné l’argent pour le ménage,

De par son dur labeur il était tout en nage!

Ses doigts étaient crispés sur le manche de chêne

Tout comme ces forçats entravés par des chaînes,

C’était la main de fer dans un gant de velours,

Faite pour le travail et aussi pour l’amour!

Il ruisselait toujours dans sa forge dantesque,

Les flammes faisaient aux murs des ombres gigantesques!

Comme un reflet immense de l’immense travail,

La forge engloutissait le fer dans ses entrailles,

Le dévorant de son feu aux tisons ardents

Puis le vomissait rouge et pâle, chauffé à blanc,

L’homme alors l’enserrait dans ses longues tenailles,

Sachant qu’il devrait livrer l’épique bataille.

Et le fer martelé faisait tinter l’enclume:

” Son chant était plus clair qu’une corne de brume!”

Et ce beau carillon s’entendait du village,

Les bourgeois endormis redoutaient ce tapage,

Frileux, dans leur chemise, ils gagnaient la fenêtre

Hasardant un œil torve d’où le son semblait naître!

Puis retournaient au lit grondant sous leur moustache,

Se bourrant du coton dans les trompes d’eustache…

Tandis que dans la forge, le Maître de ces lieux,

Frappait l’enclume des extrêmes au milieu,

.

Et tout n’était pas rose pour ce géant fringant,

Qui pour le dur travail ne portait pas de gants,

Il chantait à tue tête pour se donner courage,

L’écume au bord des lèvres comme un chien a la rage…

Il parlait au métal, l’insultait, le tordait,

Le frappait tel qu’on fait avancer un baudet!

Et puis, quand il était satisfait du travail

Il caressait la pièce, puis rangeait l’attirail…

L’Angélus du soir mettait fin au labeur,

De rentrer au foyer lui embaumait le cœur!

©

 

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Je suis retraité 72 ans, j'étais chef de bureau d'études pendant une carrière longue de41 ans. Je m'adonne à la poésie et aussi à la peinture depuis 7 ans

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Christian Satgé
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Un portrait tout en puissance et en émotion – un tour de force – pour un métier disparu qu’exerça un temps mon grand-père et qui me rappelle quelques souvenirs car il n’avait pas oublié le fer et l’enclume, le soufflet et le marteau,…

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