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Jan 07 2020

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Le Désir d’un Souvenir- sMellyJelly

1 : Le Prix De La Liberté

Une fin de journée glaciale et ordinaire s’achevait dans le charmant village d’Alassio au nord de l’Italie.

Nella attendait son mari dans un romantique restaurant au bord de la plage. Ce soir, ils fêtaient la veille de Noël, mais aussi leur rencontre qui s’était opérée dix ans plus tôt.

L’ancienne meneuse de claque brune aux yeux de cannelle, qui faisait tant rêver les adolescents au collège, caressait son ventre tout en admirant à travers la fenêtre la neige immaculée, saupoudrait la terrasse de l’établissement. Elle s’inquiétait de ne pas voir arriver Ezio.

Alors qu’elle buvait la dernière gorgée de son Basilichoto, elle recevait un message étrange sur son téléphone :

« J’aurais un peu de retard, je viens bientôt. »

Le chef d’entreprise respectable d’une activité balnéaire détestait faire attendre sa fiancée, surtout la veille d’un jour très spécial pour tous les deux. C’est pourquoi il n’était jamais en retard. Mais ce que la jeune femme trouvait bizarre, c’était le manque de chaleur dans le message de son fiancé, lui qui a toujours un petit mot attentionné à l’égard de sa bien-aimée. Alors elle l’appela, mais tomba sur son répondeur.

À cet instant précis, Ezio descendait au parking du lieu de son travail, enjoué de retrouver Nella dans leur restaurant favori. Demain à la même heure, ils voleraient jusqu’au large de l’Afrique orientale pour consommer leur amour officiel.

Mais au sous-sol de son entreprise, l’air sec accompagnait une atmosphère pesante qui ne le réconforta pas. Un bruit suspect, suivi d’un claquement sourd, le fit sursauter et perdit ses clés de voiture d’entre ses mains. Malgré son caractère stressé et inquiet, il se retourna prêt à affronter le malheureux qui osait l’effrayer sous la lumière clignotante. Cependant, il n’y avait personne dans les parages ; il se calma et ramassa son trousseau rapidement.

Alors qu’il se précipita dans sa berline, il recevait un message surprenant sur son téléphone :

« J’en ai assez de t’attendre, je m’en vais. »

L’écrivaine de renom à travers tout le pays ne fit pas cas des retards de gens qu’elle rencontrait à ses rendez-vous quelconques. Mais jamais son fiancé ne badinait avec sa patience inébranlable. Mais ce que l’ancien joueur offensif au football américain métis trouvait anormal, c’était l’agressivité de sa femme passive dans son message. Alors il l’appela, mais tomba lui aussi sur son répondeur.

Pendant que Nella attendait encore à sa table le ventre gargouillant de faim, devinant que son amoureux travaillait toujours, à 22 h 13, Ezio cherchait sa femme dans tout le village, croyant qu’elle sillonnerait les rues pour calmer sa colère.

Il ne la trouva nulle part, alors il décida de s’arrêter dans un bar pour étancher sa soif d’inquiétude. Il hésita à rentrer chez eux, redoutant la froideur de celle avec qui il partageait sa vie. Elle avait effectivement quitté le restaurant pour regagner leur villa qui domina la station balnéaire et sa plage au sable fin, sur une colline privée.

-Dure journée, monsieur Santini ? s’inquiéta le barman.

-J’ai probablement anéanti la confiance qu’avait aveuglément ma future épouse. La seule fois où je suis en retard, il a fallu que ça tombe la veille d’un moment encore plus particulier. Vous rendez-vous compte ? pleurnicha Ezio, le visage entre ses mains.

-Madame saura vous pardonner, j’en suis persuadé. Que puis-je vous offrir à boire ?

-Un double scotch sec.

Après plusieurs coups dans le nez, il prit le chemin de sa maison, arpentant tant bien que mal la route tourbillonnante jusqu’au sommet de la montagne.

Nella, entendant le grillage en fer forgé donnant accès au garage, sentit son cœur battre plus intensément. Elle appréhendait une dispute inévitable : elle ne tolérait pas que son fiancé, président des infrastructures thermales, lui ait posé un lapin dans son état, le soir de leur anniversaire, veille de leur union.

Habillée d’une chemise de nuit en satin noir, les cheveux encore humides d’une douche bien chaude, elle l’attendait de pied ferme, assise sur le bord d’un large lit en rotin et baldaquin, surplombé d’un voile blanc.

Le clair de lune traversait la baie vitrée et plongeait la suite au ton de terre dans une atmosphère ténébreuse.

Ezio arriva à moitié ivre dans la chambre de plâtre vénitien, s’arrêtant au pas de la double porte en acacia. Il aperçut une lueur sombre dans les yeux de la jeune femme qui le lui laissa présager une tornade d’agressivité.

-Je te prie de m’excuser pour mon retard, mio amore. Je n’ai pu te prévenir avant. À vrai dire, je n’ai pas vu le temps passer. Puis j’ai reçu ton message sur mon téléphone et j’ai parcouru tout Alassio pour te retrouver, mais…

-Je ne t’ai rien envoyé du tout, parce que quand le tien est arrivé, j’ai été surprise et désorientée, rétorqua-t-elle, d’un calme olympien.

-Je comprends et j’ai le cœur meurtri de t’avoir laissé seule, si tu savais ! implora l’homme aux pieds de sa femme. Mais, je ne t’ai rien envoyé non plus !

-Bien sûr que si ! Il était froid et sans chaleur ! hurla-t-elle, tout en se levant. Je t’ai appelé aussitôt, mais je suis tombé sur ta boîte vocale. Tu m’as assuré d’arriver bientôt, alors je t’ai attendu en vain.

-C’est impossible, tu m’as prévenu que tu t’impatientais à cause de mon retard. Donc, je t’ai téléphoné également, sans réponse.

Elle était persuadée qu’il se moquait d’elle, alors qu’il se demandait si ce n’était pas une mascarade. Cependant, il n’y avait pas l’ombre de message sur leur mobile. L’incompréhension était totale dans leur esprit. Ils se perdaient en confusion, se posaient des questions et allaient jusqu’à douter l’un de l’autre sur leur fidélité.

Soudain, un bruit étrange provenant du rez-de-chaussée les interpella. Ezio ordonna à Nella de s’enfermer dans la pièce, pendant qu’il s’en va faire une ronde de la propriété, une batte de base-ball à la main.

Quelque temps auparavant, ils avaient reçu plusieurs lettres de menace de plus en plus virulentes chaque semaine. Elles leur intimèrent de vendre le complexe au bord de mer, au plus vite. Sans quoi, leur empire s’effondrerait de manière moins subtile.

Mais le couple Santini-Bellini n’avait pas pour habitude de se rabaisser à du chantage aussi odieux, surtout s’ils n’en connaissaient pas l’origine.

Avant de poursuivre son inspection, arrivé en bas de l’escalier, il faisait un tour d’horizon afin de ne pas se laisser surprendre. Les anciennes leçons de son entraîneur de rugby restaient ancrées dans sa mémoire : « toujours faire attention aux alentours, avant de progresser… », lui ressassait-il, souvent.

Il avança à nouveau prêt à porter le premier coup de batte sur le crâne du cambrioleur. En tout cas, c’est ce qu’il supposait.

Pendant ce temps, Nella composait le numéro de la police qui lui assura d’arriver au plus vite. Au moment de raccrocher, elle entendait un hurlement grave, puis un objet qui se brisa sur le sol. Elle rejoignit alors son amoureux en toute hâte avec la boule au ventre, croyant qu’il lui était arrivé un malheur.

En effet, elle le trouva gisant sur le carrelage ocre brun de la cuisine, le front recouvert de sang.

-Ezio, est-ce que tu vas bien ? Qu’est-ce qui s’est passé ? lui demanda-t-elle, affolée.

-Je vais bien ! Je t’ai supplié de rester en haut. Je crois que nous nous faisons cambrioler.

-La police ne va pas tarder.

Elle l’aida à se relever, quand un assaillant arriva derrière elle et lui bâillonna la bouche de sa main gantée, l’empêchant ainsi de crier. Le chef d’entreprise voulut la libérer, mais un autre malfrat lui balaya les jambes pour le maintenir au sol.

-Ne lui faites pas de mal, je vous en supplie ! s’affola-t-il, en la regardant, les yeux remplis de larmes.

-Monsieur Santini ? C’est la polizia !

-Dis-leur que c’est une fausse alerte, où je les tus sans hésiter, commanda ce qui est vraisemblablement le chef.

-Tout va bien, ce n’était qu’un chien errant qui voulait à manger.

-En êtes-vous sûr ? Permettez-nous de faire le tour de votre villa, s’il vous plaît.

N’ayant pas de retour des propriétaires, les policiers décidèrent de rentrer s’assurer que tout est en ordre. La maîtresse alla à leur encontre et insista pour qu’ils rebroussent chemin. Sa tenue légère du soir et sa fausse mine réjouie convainquirent l’unité qui les laissa enfin tranquilles.

Sans même avoir le temps de tenter quoi que ce soit, à peine la porte d’entrée refermée, elle se retrouvait entre les bras de son agresseur qui la ramena auprès de son acolyte et du fiancé.

-Pourquoi faites-vous cela ? les interrogea Ezio, encore allongé sur le sol, se doutant que c’est en rapport avec le courrier qu’ils ne recevaient plus depuis quelque temps. Notre mutisme vous a-t-il déplu ?

-Silence, Santini ! lui ordonna-t-il, tout en lui mettant un coup de pied dans le ventre.

Il s’approcha ensuite lentement de Nella, semblant la séduire de sa démarche nonchalante. Il retira un de ses gants de motard noir et caressa le visage apeuré de la femme, vers sa nuque.

-Elle est extrêmement appétissante, ce serait dommage de la punir pour une erreur que tu as commise, Santini ! Surtout dans son état, poursuivit-il, glissant sa main sur ses hanches faites pour enfanter, jusqu’à son bas-ventre.

-De quoi parle-t-il, Ezio ? demanda la prisonnière à son futur époux.

-Ne la touche pas ! Je ne sais pas qui vous êtes ni ce que vous nous voulez, mais je n’ai rien à me reprocher et je ne dois strictement rien à personne !

-Ha oui ? En restes-tu certain ? Rappelle-toi l’avance qu’on t’a donnée pour bâtir ton entreprise qui t’a ensuite permis de construire ce somptueux domaine à l’abri des regards indiscrets. Avant, tu ne représentais rien. Même ta chère et tendre femme n’aurait jamais posé les yeux sur toi si nous ne t’avions pas aidé à gravir les échelons de la société. En échange, tu devais nous rendre un tout petit service, mais tu ne t’es pas complètement acquitté de ta dette…

-Elle n’a rien avoir avec ça, alors laissez-la partir ! cria l’homme presque démoli, rassemblant le peu de force qui lui restait pour tenter de se défendre.

-Ne bouge plus, car je t’assure que sans vergogne, je l’abattrais comme une chienne enragée.

-Sale enfoiré !

Sur cette désinvolture encouragée par un haut degré d’alcool dans le sang, il se relevait précipitamment pour désarmer son agresseur. D’un violent coup d’épaule qu’il aimait tant donner lors d’un match, il projeta l’homme cagoulé contre le mur en pierre. Ezio le rejoignit ensuite pour l’assaillir de terribles horions qui le laissèrent K.O.

-Stop, hurla l’autre « cambrioleur », si tu tiens à la très sensuelle Nella.

-Ôte tes sales pattes de ma femme, ou c’est moi qui vais te buter comme un chien à l’agonie.

Tandis qu’ils se défiaient du regard, Nella se voyait flirter avec la faucheuse, quand l’homme la menaça de son Beretta.

Pour arrêter le taureau en furie, l’offenseur orienta son arme vers lui, ce qui affolait la jeune femme. Pris d’une folie passionnée, elle lui infligea un coup de coude dans l’abdomen et se délivra du bras, écrou de son cou, pour se retrouver face à l’agresseur.

Sans crier gare, Ezio la rattrapa…

Le temps s’est arrêté autour du chef d’entreprise. Il la posa sur le sol, sans s’apercevoir de la réalité des choses, se rua sur le tireur qui tomba à terre et plongea dans une hystérie meurtrière. Après quoi, il s’adossa contre l’îlot central de la cuisine toscane les mains ensanglantées, pour recouvrer ses esprits. Le temps reprit le cours de la réalité devant une vision sinistre de sa fiancée baignant dans un lac pourpre. Leur mariage n’aura jamais lieu.

Il se déplaça vers elle les yeux débordants de larmes et tenta de la sauver. Mais en vain. Il devina qu’il avait causé le décès de quatre personnes, parce qu’il y a plusieurs semaines, il voulait avoir une vie honnête avec sa future femme enceinte de trois mois. Considérant qu’il avait largement acquitté sa dette d’honneur, il a cessé le trafic au sein de sa société. Aujourd’hui, il va devoir payer le prix de la liberté dont il n’avait aucune emprise.

Néanmoins, il choisit d’avoir un tout autre avenir.


2 : Le Mythe D’Orphée.

Les carabiniers arrivèrent à la propriété des Santini où elle retrouva deux hommes cagoulés, ainsi qu’une femme enceinte, allongés sur le sol. Leur mort incontestable plaça les agents dans une réalité indiscutable ; la rage était présente et l’auteur des faits s’était enfui.

Les scientifiques relatèrent chaque indice du lieu de crime : ils constatèrent de prime abord que les victimes habillées de noir étaient des agresseurs. En effet, seul ce type de personnage cache leur identité. Était-ce un cambriolage qui aurait mal tourné ou un règlement de compte où la situation s’était renversée ? Ils furent en revanche certains que la maîtresse de maison et son futur enfant sont les victimes collatérales de cette scène d’horreur. Son cou témoignait d’un étranglement partiel et à moins d’une chance isolante, le fœtus ne vivait plus en elle. En effet, sur le côté droit de son ventre se trouvait une auréole rougeâtre qui tâchait sa tenue de nuit. Des perles de sang coagulées étaient projetées autour d’un des premiers assaillants allongés en miroir de la future mère. Sa cagoule inondée d’hémoglobine démontra des coups portés avec acharnement. Entre les deux victimes trônait un pistolet de collection, possiblement l’une des armes de crime. En dehors de la cuisine se trouvait l’autre éventuel cambrioleur à moitié assis contre un mur en pierre où un impact prouvait qu’il s’était fait projeter avec une violence herculéenne. L’arrière de son crâne saignait, ce qui expliquait les tâches écarlates sur la paroi.

Le chef de la brigade envisageait les lieux avec attention. Dans son esprit se mettait en scène le film meurtrier avec justesse.

-Chef, avez-vous une idée de ce qu’il s’est passé ? demanda la responsable de l’équipe scientifique.

-Il manque des éléments, annonça-t-il assurément. Mais au vu de ce que j’observe, je reste certain qu’il y avait une quatrième personne à cause des taches de sang qui ne correspondent pas aux placements des victimes. C’est sûrement lui qui a tenté de s’échapper de l’agresseur contre le mur, en le poussant violemment. L’autre malfrat allongé détenait la femme et la menaçait de son arme à feu. Elle a voulu se libérer en se retournant face à lui et l’unique coup a mis un terme à sa grossesse. La portée l’a fait reculer et tomber par terre tel qu’on la retrouve maintenant. Ensuite, l’homme non présent qui devait être le fiancé s’est vengé en tuant le tireur. C’est devenu une légitime défense qui a été trop loin. Désemparé, il s’est enfui de peur des représailles.

-Apparemment, rien n’a été volé. Leur coffre n’a pas été forcé et tous les objets précieux n’ont pas bougé de leur place.

-Ce ne sont donc pas des cambrioleurs, à moins qu’ils n’aient pas eu le temps d’exécuter leur besogne.

-Croyez-vous que ce serait un enlèvement mal organisé ?

-Je pense à un règlement de compte qui n’a pas eu l’effet escompté dans les deux camps. Le propriétaire devait une chose à ses deux hommes et ils sont venus le récupérer, sauf que les uns sont morts et l’autre est en deuil et en fugue. Mais aucune des deux victimes mâles n’est le leader. Les deux clans ont perdu des personnes, la liberté et la chose qui a causé toute cette grosse tension. Découvrez l’identité de ces trois victimes, dénichez le fuyard et trouvez les mobiles des meurtres.

-Chef ! interpella un membre de l’équipe. Nous Savons que le propriétaire de la résidence est Ezio Santini, directeur responsable des hôtels balnéaires d’Alassio.

-C’est certainement le quatrième homme manquant. Je suppose que la défunte est sa fiancée.

-Exactement. Elle se prénommait Nella Bellini. Le commissariat avait reçu un appel plus tôt dans la soirée. Le témoin auditif avait entendu des cris. Un binôme était venu voir ce qu’il se passait et mademoiselle Bellini leur a certifié que tout allait bien.

-C’était sûrement un ordre d’un des deux assaillants. Très bien, faites des photos de chaque élément, récupérez l’arme et trouvez-moi le nom du propriétaire, embarquez les corps et l’on pourra rentrer commencer l’enquête.

**

Ezio se dirigea au nord du pays et parcourut la province de Savonne pour se garer chez un ami de longue date dans la commune de Carcare situé dans la région de Ligurie. Sans exiger une explication quelconque, le bonhomme l’invita à se cacher le temps qu’il lui faudra. Il se douta qu’un malheur était arrivé quand il observait les écorchures des mains de Santini.

Après une brève toilette, les deux hommes burent un Martini sec en discutant du bon vieux temps autour d’un feu de cheminée. La nuit était avancée lorsque Ezio, les yeux débordants de larmes, révélait à son hôte la raison pour laquelle il a déserté sa vie.

-Je ne pensais absolument pas que ce jour arriverait, Getulio, avoua l’homme apeuré.

-Mais qu’as-tu fait d’aussi atroce pour qu’on veuille jusqu’à la mort de la tendre Nella ? s’interrogea l’ami septuagénaire à la barbe fournie et grisonnante.

-J’étais jeune et soif de pouvoir. Je désirais mener une existence riche et assurer mon avenir et celle de mes futurs enfants. Elle n’en savait rien des « petites lignes » du contrat qui me liait à ce mafioso et c’est elle qui a payé les frais de ma trahison. Elle a toujours cru que j’ai réussi grâce à ma détermination. Sa fierté s’est dissipée quand la vie lui a été retirée.

-Sais-tu qu’il va te retrouver et te faire solder ta dette d’une manière ou d’une autre ? lui prévient-il fermement.

-C’est pour cela que je dois partir, jusqu’à trouver un moyen de vivre en paix, ponctua Ezio, en écrasant sa Gauloise.

Sous une pluie de flocons de neige semblant s’abattre dans la chambre d’ami, le fuyard s’endormait avec la vision de Nella dans ses bras, après avoir reçu le coup de grâce.

« Sous une poudreuse immaculée par une nuit ténébreuse, je me retrouve dans une forêt enchantée de la présence d’une charmante créature de tous les temps. Elle ferait changer d’avis les sceptiques des contes de fées que j’aurais aimé raconter à mon futur enfant.

La vision que m’offre en cette nuit-là, plutôt en ce jour, la scène champêtre provoque en moi des sentiments familiers. Elle pétille de santé, habillée d’une magnifique robe fluide rose pâle, qui dessine chacune de ses formes voluptueuses.

-Nella ? Est-ce toi ?

-Oui mon amour. Mais je ne suis pas toute seule ! dit-elle en massant délicatement son ventre, maintenant arrondie.

En effet, je ressens la vie en elle. Ils étaient vivants, face à moi. La chaleur de ses bras et la douceur de ses lèvres me transportent au loin dans mes songes.

Tous mes souhaits se matérialisent dans cette dimension utopique. »

Mais le glas de la mort sonna la fin d’une chimère réaliste. Il s’était assoupi tout le temps d’un rêve où il n’aurait jamais voulu se réveiller : trop de Martini dans la vessie.

L’atmosphère onirique imprégnait encore la chambre du Shalimar préféré de sa défunte fiancée. La flagrance de chez Guerlin lui rappelait leur première rencontre quelque part entre les rayons science-fiction et fantasy de la bibliothèque de leur ancien lycée.

En embonpoint et boutonneux, il s’était rendu compte que jamais il n’aurait la chance de décrocher un seul regard de la belle qu’il convoitait lui aussi secrètement. Mais un coup d’épaule étourdie lui avait ravivé l’espoir d’attirer son attention. Quand elle s’en était allée lire sur une table isolée de la foule, il avait pris son courage à deux mains pour communiquer avec elle, prétextant s’inquiéter pour l’élection du bal de fin d’année. Bien qu’elle avait toutes ses chances. Depuis ce jour-là, ils ne se sont plus jamais quittés. Après les études, ce qui était deux âmes solitaires deviendraient des amies inséparables, puis des amants torrides et enfin un couple sensuel officiel. Dix ans plus tard, ils préparaient leur mariage et allaient être parents.

Assis au bord du lit, il craignait de ne plus jamais retrouver le sommeil. Elle lui manquait terriblement…

**

Dans le commissariato di Alassio sur la route nationale de la côte ouest de l’Italie, le chef Scopoli toujours dissimulé derrière ses Ray Ban Outdoorsman Craft réfléchissait à l’enquête. En cette saison estivale de l’hiver, il pensait passer les fêtes de fin d’année tranquillement avec son épouse. Au lieu de cela, il allait devoir retrouver le criminel Ezio Santini accusé en cette heure, pour le meurtre de deux inconnus, mais avec une présomption d’innocence en ce qui concerne feu sa fiancée et son enfant.

Dans le métier, le capitaine était réputé pour ses intuitions fines comme une lame de rasoir. S’il avait une idée en tête, il y croyait dur comme fer que par exemple, Santini se terrait dans un coin reculé du pays avant de s’éclipser ailleurs dans le monde. Scopoli ne se situait pas dans la catégorie de ceux qui estimaient que les coupables fuyaient toujours, ou que les innocents étaient blancs comme neige. Il en avait assez vu dans sa carrière pour ne pas se fier aux apparences. Le moindre détail à son importance et la vérité demeurait à coup sûr sous une épaisse fumée à couper au couteau. L’affaire serait longue et fastidieuse.

Très tôt ce matin, un policier vient agrandir la liste des éléments, à savoir qu’on a aperçu le chef d’entreprise dans la station-service Aurélia Sud sur l’autoroute des fleurs de l’Italie. Ce qui lui fait dire qu’il aura un trajet interminable à faire, mais l’avancée de la nuit dernière lui aurait imposé une pause.

Plusieurs déductions s’offraient à lui : soit le fugitif ferait escale dans un relais non loin de la station, soit il avait un ami dans la région aux alentours. Quoi qu’il en soit, le temps file à vive allure et il n’allait pas rester ad vitam aeternam dans le pays. Une équipe mènerait l’enquête dans tous les hôtels et l’autre essayerait de voir où il aurait pu utiliser sa carte de crédit, sauf s’il usait mieux sa matière grise.

**

En ce milieu de matin de Noël, Ezio profitait d’un léger rayon de soleil qui avait réussi à percer les nuages laiteux hivernaux, en sirotant un café serré et en fumant une Gauloise blonde.

Getulio lui avait préparé un sac de voyage avec tout un arsenal de survie dans son long périple qui l’attendait. Après avoir fait ce rêve presque réaliste cette nuit, il s’était rappelé un mythe d’Orphée. Il donna naissance à une théologie initiatique selon laquelle l’âme suivrait un cycle de réincarnation, sauf si l’initiation la délivre afin de vivre au côté du divin. Cela devenait une pensée obscure pour Ezio qui décida alors de traverser la mer Adriatique.


3 : Le Faux Pas Incriminant

Avant de prendre la route en direction de la Grèce à la poursuite d’un mythe d’orphisme, Santini décida en premier lieu de se séparer de son cabriolet qu’il avait choisi pour fuir. Ensuite, il clôtura son compte en banque, pour ne pas risquer de se faire attraper à cause d’un achat à distance, à l’instar de celui effectué à la station essence, intercepté par la police. Il sera difficile de se balader avec des milliers d’euros en poche. Il devra trouver une solution sécurisée et facile d’accès en permanence.

Pour l’heure, il n’a vu aucun avis de recherche en son nom en ville et les journaux locaux ne sont toujours pas informés de l’affaire en cours. Afin de simplifier le voyage, il acheta en espèce un ticket de bus où il passa de longues et pénibles heures en direction de Bari où il prendra un bateau jusqu’à la première escale au plus près de son but.

**

Le chef Scopoli du commissariato di Alassio a fait chou blanc quant aux recherches auprès des hôtels ou de possibles autres achats par carte bancaire : « L’entrepreneur est prudent », pensa-t-il, impressionné.

-Nous détenons cependant l’identité du titulaire de l’arme à feu. Il s’agit d’une vieille Baretta semi-automatique de 1915, qui ne se fabrique plus depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Elle prend en compte des munitions Glisenti de neuf millimètres. Sa masse non chargée pèse environ cinq cent soixante-dix grammes, d’une longueur entière de cent quarante-neuf millimètres, dont quatre-vingt-cinq pour le canon. Le pistolet à une capacité de sept coups et possède un viseur sur la hausse et le guidon. La balistique a démontré que la balle retrouvée dans l’abdomen de Nella Bellini provient bien de l’engin qui détient des traces de tirs récents.

-Qui a lancé ce coup de feu ? s’impatienta Scopoli.

-On n’a pas encore comparé les empreintes entre les hommes cagoulés et celles supposées de l’arme. On risque néanmoins de ne rien trouver de concluant, étant donné qu’ils portaient des gants. Mais l’engin est enregistré sous le nom de Machiavelli, divulgua l’agent, non surpris de cette révélation.

-Bien entendu ! L’un des mafieux de l’Italie qu’on ne pourra jamais arrêter, s’énerva le commandant.

-Peut-être qu’avec cette affaire, il aura réalisé un faux pas !

-En dépit des trois victimes…

-Ce sont des dommages collatéraux, mais on en sauvera bien plus et on stoppera enfin son trafic.

-Espérons, lieutenant… espérons.

**

Au nord-ouest de la Grèce, Ezio fait escale à Igoumenitsa, capitale de la préfecture de Thesprotie qui se situe dans la région de l’Épire. À « la porte de l’Europe », nous sommes le 26 décembre et ce n’est pas un temps à dormir dehors.

Les collines verdoyantes et les montagnes enneigées où l’on peut s’offrir des randonnées pittoresques donnent un charme bucolique à la ville. Les côtes sont peuplées de restaurants typiques où l’on peut manger tard le soir après un après-midi shopping dans les boutiques en tous genres ou après une sieste reposante sous le soleil. Il existe plusieurs plages à Igoumenitsa, dont la plus populaire est Sivoti équipée pour les sports nautiques. L’agglomération regorge également de lieux historiques comme la splendide église de l’Annonciation à la Sainte Vierge, construite à la fin du XXe siècle ou l’ancien monastère byzantin survécut après guerre.

Malgré une localité peu remarquable, elle propose tout de même de belles excursions, surprises et distractions, comme sur la zone portuaire qui offre une charmante vue sur l’île de Corfu.

Cette petite croisière s’acheva à El Greco situé sur la route côtière de la ville où il loua une chambre claire, sobrement décorée, climatisée et connectée au réseau internet. Après s’être douché dans sa salle de bain privative, il alluma le poste de télévision par satellite où il constata que l’actualité ne parlait toujours pas de lui et des événements de la veille de Noël.

L’esprit encore paisible, si on peut dire, il commanda un club-sandwich à la réception ouverte 24 heures sur 24. Après quoi, il savoura un rouleau Nostrano aux arômes épicés sur le balcon, en profitant de la vue imprenable sur la mer Ionienne. Puis il se coucha dans un lit deux places, baignait d’un silence de roi que l’hôtel double étoilé lui offrait et il pensa que les jours prochains allaient être pénibles.

Cette nuit-là, il se retrouva dans une pièce propice à leur amour éternel qui se mélangea et dansa autour d’un feu ardant qui animait leur corps et leur esprit corrompus.

« Les demoiselles braisées dansaient sur le bois dans le foyer de la cheminée gargantuesque qui trônait dans le salon. Les ombres flirtaient à travers une baie vitrée clôturée arborée d’un drapé de velours prune en harmonie avec la tapisserie des murs blancs cassés aux reflets rose pâle, ce qui donnait une ambiance chaleureuse et romantique. Deux verres de chardonnays ravivaient les gosiers des deux amants maudits.

Ezio était habillé d’une chemise bleu clair et entre ouverte et d’un pantalon à pince argenté. Décontracté, il sentait l’arrivée de sa promise, quand l’atmosphère de la pièce se remplissait des effluves orientaux dignes des jardins du Taj Mahal. Son corps se formait dans une robe de porcelaine qui magnifiait sa poitrine plantureuse et dessina parfaitement sa silhouette de sirène.

C’est une nuit poétique sur une île paradisiaque qu’ils ont toujours rêvé de vivre pendant leurs noces où ils pourront exprimer leurs fantasmes inavoués. »

Le soleil matinal frôlait timidement le visage de l’homme endormi qui l’inspirait à une douce caresse de Nella. À peine chaud, l’astre enflammé se leva sur Alassio qui força le rêveur à s’extirper de sa chimère.

Chamboulé, il exploita du coin repas en plein air pour prendre un cappuccino, un croissant au beurre et un jus de fruit fraîchement pressé. Tant qu’il n’était pas officiellement recherché, il se disait qu’il peut encore profiter de la vie. Cela ne l’empêcha pas d’avoir le cœur meurtri, toujours bouleversé par le rêve de la nuit passée.

Après avoir relaté ces dernières vingt-quatre heures, Ezio réalisa subitement que Machiavelli le poursuivrait également pour se venger des meurtres de ces deux disciples, en plus de ce qu’il veut récupérer. Il s’est fourvoyé et il devra être doublement prudent.

L’homme en fuite laissa un pourboire auprès de sa tasse à café et reprenait le chemin de son aventure sans perdre un seul instant.

**

-À cause de ces deux incapables, nous avons réalisé une grosse erreur et nous risquons de nous faire attraper ! Bande d’idiots ! hurla le chef du clan.

-Decio, ils sont juste morts. Tués par Santini. Les flics se trouvent sûrement sur son dos, à l’heure qu’il est. Nous nous trouvons pas dans leurs petits papiers, assure le bras droit de Machiavelli.

-Es-tu stupide ou te moques-tu de moi, Dino ? Ce profiteur les a peut-être supprimés, mais ces hommes m’appartenaient. Les poulets vont se demander ce qu’ils foutaient dans la propriété des Santini. Cagoulés, qui plus est ! rétorque-t-il, un coup de poing sur son bureau en marbre de Carrare. Nous ne trônons pas sur le podium des malfrats qu’ils recherchent, mais plutôt sur un post-it à part, en rouge et en caractère gras ! Cela fait des années qu’ils attendent de nous foutre en prison pour le restant de nos jours. Avec ces assassinats, ils risquent bien fort de nous choper, cette fois-ci, ponctua-t-il, en pointant son doigt sur Dino.

-Comment procédons-nous, alors ? s’interrogea l’autre homme, assis en face de son boss, les bras croisés, l’air désemparé.

-Rassemble le reste de la bande, retrouvez ce connard de Santini avec la plus fine des discrétions. Si Scopoli débarque un jour, je me charge de l’orienter sur une fausse piste. En attendant, nous devons nous faire oublier, quant au reste de nos affaires.

Dino accepta d’un signe de la tête et s’en alla accomplir la mission avec détermination. Decio, lui, passa des coups de fil à plusieurs de ses clients, afin de leur prévenir d’un arrêt momentané de toutes transactions. Bien qu’il se soit forgé une réputation d’homme d’affaires sans scrupule, il détient une liste d’abonnés tout aussi cabochards. Alors certains ne l’entendaient pas de leurs oreilles.

Sa petite princesse déboula dans son antre qui lui est formellement interdit et interrompit ce qu’on pourrait décrire comme une violente altercation verbale téléphonique avec l’un d’entre eux. Mais pour une fois, il ne la gronda pas, voulant profiter d’un instant de répit qui dura sans doute plusieurs semaines. Alors il raccrocha au nez de son client et accueillit la prunelle de ses yeux, avec la douceur qu’un Italien en colère pouvait avoir.

Machiavelli rendit hommage à la déesse italienne des sources et des bois. On vouait son culte, surtout en Italie centrale, durant de la récolte des petits fruits. Ce rituel reste semblable à celui de l’Action de grâce que la famille vénérait, alors qu’il était encore enfant. Cette tradition se perd, mais puisque sa fille est née le jour où l’on célébra la déité, il avait imaginé un signe de Dieu et la prénomma Férona.

La demoiselle qui prendra sans doute un jour la tête de l’entreprise familiale grimpa sur les genoux de son patriarche, affublée de sa belle robe de satin bleu digne d’une future reine. Après quelques mots tendres, Fénora dans les bras de son père, ils s’en allèrent tous deux prendre le pranzo, servi dans le grand salon de style vénitien.

-Tu as l’air tracassé, mio caro, se préoccupa la maîtresse de maison.

-N’en parlons pas devant la petite, mais tu as vu juste. Disons que les rentes à venir diminueront pendant quelque temps. Nous sommes plus que jamais sur le point de nous faire… découvrir, si je puis dire.

-Je ne m’inquiète pas sur ta capacité à manier les affaires professionnelles, Dino. Alors, profites-en pour montrer celle de gérer ta petite famille et passer plus de temps avec nous, avec elle. Les enfants grandissent tellement vite.

-Tu as raison, ma belle Alida. Tu es ma muse qui calme mes hardeurs et me ramènes sur Terre. Qu’est-ce que je ferais sans toi ? lui dit-il, les yeux remplis d’amour.

-Au lieu d’une villa gigantesque perdue dans les vignes de tes aïeux, tu te réveillerais chaque matin dans une boite grisâtre, avec un costume pénitentiaire à la place de ton trois pièces ! ricana Alida, sachant pertinemment que c’est ce qu’il risque de lui arriver promptement.

-C’est quoi un costume pénitentiaire ? demanda la petite tête blonde, mâchouillant ses spaghettis à la bolognaise, dont la sauce maison barbouille son joli minois.

-C’est un habit pas très gracieux que portent les autres personnes moins importantes que nous, répondit le père de famille, avec prétention.

Les Machiavelli passèrent le reste de la journée à se détendre devant des classiques du cinéma italien, afin de profiter de chacun d’eux. Cela ne leur était pas arrivé depuis le début du business florissant.


4 : La Charmeuse Lyrique

Sous une épaisse couche de poudreuse, le chef de la police Scopoli arriva très tôt à la morgue de l’institut de la médecine légale. Le légiste qui travaille sur l’affaire « Santini » l’a appelé cette nuit afin de lui communiquer les résultats des autopsies sur les deux hommes retrouvés morts le 25 décembre 2016, à la résidence Santini-Bellini.

Les soupçons du directeur du commissariat sont devenus réels. En effet, ils ont bien été assassinés, l’un d’un choc sur la tête en étant propulsé contre un mur et l’autre sous les assauts de coups de poing au visage devenu méconnaissable. Le médecin a relevé les empreintes des deux morts qui se trouvèrent être déjà fichiers dans la base de données de la police.

-Ils étaient les jumeaux subordonnés de Machiavelli, Carmelo et Carmino Sanchez dont le visage est défiguré, divulgua le légiste.

-Je détiens la preuve formelle que lui et sa clique de bras cassés sont mêlés à cette histoire.

-Vous l’aviez déjà avec l’arme du crime de Nella Bellini qui se trouve être celle du mafieux, non ?

-Il aurait pu l’avoir perdu ou vendu… au lieu de ça, il l’a prêté à ses cousins pour signer les meurtres sans lever le petit doigt, ce sale feignant, pesta Scopoli. Vous n’aviez rien découvert d’autre ?

-Ils étaient tous les deux tatoués d’un sigle méconnu sur leur épaule gauche. Il représente la déesse Aphrodite surplombée d’un M en caractère gras, le tout entouré par une espèce de couronne de fleurs, décrit approximativement l’archiatre.

-Vous possédez de la culture en mythologie grecque, vous ? s’interrogea le chef, surpris.

-La médecine était loin d’être le métier que je voulais faire au début de mes études ! lui répond-il, avec nostalgie. Pour en revenir à notre affaire, les mains de Carmino étaient tachetées de sang qui n’est pas le sien. Il a dû avoir enlevé ses gants à un moment donné pour tenter de se défendre pendant que son assaillant le martelait férocement de coups. Malheureusement, je n’ai trouvé aucune concordance dans la base de données.

-Officiellement, nous ne connaissons toujours pas le dernier suspect, alors, se dit-il, agacé.

-Je suis navré.

-Très bien. Vous savez où me joindre pour plus d’informations sur ces deux-là, conclut-il, sur le point de partir.

-Attendez, Scopoli ! J’ai autre chose, pour vous. Quand j’ai pratiqué l’autopsie sur Nella Bellini, j’ai découvert que l’enfant qu’elle portait ne possédait pas de gêne en commun avec votre quatrième homme.

Surpris, il partit sans dire un mot en direction de son poste de police. Une fois arrivé à son bureau, il inscrivit tout ce qu’il venait d’apprendre et en relisant ses notes, toute sa théorie dégringola comme un château de cartes sous un courant d’air inopiné.

-Excusez-moi d’interrompre le cours de vos pensées, chef. Ezio Santini a été aperçu sur un ferry pour la Grèce. Nous avions communiqué un avis de recherche avec le portrait robot de l’homme à tous les ports de la botte italienne et celui de Bari la reconnut.

-Excellent travail, lieutenant. Dites-moi que vous avez le nom de la ville où il a fait escale, s’impatienta, Scopoli.

L’homme répondit par la négative d’un signe de la tête, puis s’en alla sans perdre un instant approfondir ses recherches.

Le chef de la police d’Alassio sortit une carte des Balkans européens du sud et répertoria tous les ports de l’ouest de la Grèce où le bateau aurait pu accoster. Il décida ensuite de demander l’aide d’Interpol, dont le bureau central national se situa à Athènes.

**

Ezio, ne se doutant pas que toutes les polices romaines et italiennes se trouvaient à ses trousses, se lança à la recherche du spécialiste renommé de l’un des courants religieux de la Grèce antique. Il vit à nouveau la perspective d’un long itinéraire en bus depuis Igoumenitsa où il se trouva encore, en direction de la capitale.

Dans quelques jours, l’année 2016 ne s’achèvera pas sous de bonnes conditions pour le fuyard. Durant le trajet, accompagné principalement par des touristes européens et américains, il rêvassa à ce qu’il avait prévu pour le jour de son mariage et à son voyage de noces avec sa défunte fiancée. Son voisin anglais le surprit en pleine mélancolie.

-Are you okay, sir ? lui demande l’étranger, en lui tendant un mouchoir à l’eucalyptus.

Ezio accepta le papier vert et lui fournit une réponse explicitement évidente, par la perle lacrymale qui poursuivait son chemin pour s’échouer sur sa lèvre inférieure. Son voisin de route comprenait alors qu’il ne fallait pas insister.

Néanmoins, les informations de la radio du transport en commun le firent sortir de son état de disgrâce. Le « flash-man » de la station qui présenta le journal d’actualité et qui venait d’énumérer les titres du jour déstabilisa Santini. Au même moment, il recevait un message sur son téléphone portable à clapper de Getulio. L’enquêteur à la retraite l’informait sur le déroulement de la situation : en plus d’être recherché par l’organisme qui regroupe toutes les forces de l’ordre du monde, celle d’Alassio a déjà obtenu les noms des hommes cagoulés et le propriétaire de l’arme à feu. Le meurtrier en cavale savait que plus on se trouvait proche d’un endroit critique, moins on avait de chance de se faire attraper. C’est pourquoi, il ne s’inquiéta pas d’être localisé de ci tôt. Cependant, cela voulait dire qu’il ne tardera pas à partager l’affiche aux actualités télévisées, ce qui ne le consolera pas pour autant.

Durant les huit prochaines heures, il devait réfléchir à la suite des événements. Comment allait-il poursuivre son ambition, si le monde entier connaissait son identité et ses crimes ? Une chose est sûre, c’est que pour faire appelle à Interpole, c’est qu’ils avaient découvert qu’il avait quitté le pays. Il finissait par espérer passer inaperçu à Bali…

**

-Je n’aurais pas dû offrir ma Baretta à ces imbéciles de Sanchez. Ces idiots de cousins ne l’avait même pas enregistrée à leur nom ! Sais-tu ce que cela veut dire, Dino ? cri Machiavelli.

-Sans parler du fait qu’Interpole talonne Santini et puisque tu te trouves également sur leur liste de suspects, la prudence est de mise, rétorque-t-il, avec inquiétude.

-Dis-moi que ton équipe et toi tenez aussi sur ses traces !

-Notre indique à la police nous a révélé que notre homme a quitté le pays pour se rendre chez nos voisins grecs. J’ai envoyé certains de nos comparses à Igoumenitsa. Mais je doute qu’il y soit resté longtemps.

-Il sait sans doute déjà qu’on passe aux infos. Lui pour meurtre alors que pour ma part, ils détiennent que le nom sous lequel est enregistré mon ancien pistolet. Je peux essayer de jouer sur le fait qu’il a disparu et que je ne suis pas responsable pour lequel il est utilisé ensuite.

-C’est un peu tiré par les cheveux.

-Trouve-moi une meilleure idée, toi qui es si malin ! Je te ferais remarquer qu’ils viendront bientôt m’interroger et s’ils réalisent le lien entre les Sanchez et moi, je suis foutu. Mon monde s’écroulera et je perdrais tout !

Decio ne croit pas si bien dire ! La machine à destruction est déjà enrouée dans les rouages qui mettront fin à sa carrière de criminel italien : l’agent corrompu ne tardera pas à actualiser les renseignements de Machiavelli, qui passera une nuit blanche très stressante.

**

En fin de soirée, l’endeuillé déserteur déambula dans les rues de la ville la plus ancienne du monde depuis l’ère néolithique, à la recherche d’un endroit où passer la nuit.

Lorsqu’il arriva dans le quartier Plaka, le plus vieux d’Athènes, il se surprit à déployer un léger rictus, devant les lumières des boutiques et restaurants encore ouverts. Le dédale de petites rues situées en contrebas de l’Acropole est l’endroit le plus touristique de la ville, avec ses musées et ses maisons pittoresques dont certaines ont gardé leur teinte pastel.

Au milieu de la frénésie musicale typiquement grecque, il entendit au loin une douce mélodie semblant provenir d’une lyre.

La charmeuse l’emporta au sud de la rue archaïque d’Adrianou, près de l’Église orthodoxe Sainte Catherine.

Construite au XIe siècle sur des ruines d’un ancien temple antique consacré à Arthemis, l’église a été dédiée à l’origine à Agios Theodoros. Devenue dépendance du monastère Sainte Catherine du mont Sina, elle emprunta alors sa nouvelle appellation.

À l’arrière, parmi les restes d’une stoa romaine avec colonnades, était bâti une espèce de petit presbytère individuel où vit un ancien moine reconverti en prêtre, Orféas, troisième du nom, descendant d’une famille sacerdotale.

Un portail en fer forgé invita Ezio à pénétrer dans le lieu saint, à la recherche de l’homme d’Église. L’instrument à cordes pincées hypnotisa l’esprit torturé de l’intrus et l’enveloppa dans l’atmosphère religieuse de l’habitation où il osa s’aventurer. L’ecclésiastique que Santini recherchait demeurait assis sur un vieux fauteuil de style voltaire en train de lire un livre sur les mythologies grecques.

-Bien le bonsoir, monsieur Santini. As-tu fait bon voyage ? l’interpella le prêtre.

-Comment me connaissez-vous ? réponds le visiteur, surpris.

-Les voix du Seigneur sont impénétrables, mon fils ! Je sais également pourquoi tu te trouves ici. Mais l’histoire d’Orphée reste nébuleuse et pas si glorieuse que cela, lui révèle Orféas, en reposant son livre sur une petite table basse.

-Père Orféas, je suis venue d’assez loin pour en découvrir plus sur le mythe d’orphisme. Mais je dois me confesser sur ce que j’ai fait avant ça et qui m’a amené jusqu’à vous, ose Ezio, d’une voix basse et timide.

-Nous verrons ça plus tard, mon fils, rétorque-t-il en se levant péniblement. Viens admirer l’oasis de la cour que créent les palmiers plantés par d’anciens prêtres originaires du mont Sina. Profiter d’un beau clair de lune à l’aube du Nouvel An, pour préparer ta nuit, te reposera l’esprit. Demain et un autre jour.

L’ancien sacerdotal affublé d’un Sticharion, long chiton que la grâce de l’Esprit le couvrit de salut et de joie, marchait avec une canne fabriquée dans un bois d’olivier. Santini admira l’Epimanikion sur son poignet droit, signe que les mains du célébrant sont liées par l’obéissance de Dieu. La manchette brodée d’une croix était assemblée avec l’Epitrachilion, étole que le prêtre portait autour du cou. Elle symbolisa l’effusion du Saint-Esprit, tenue par la Zone, une ceinture qui exprima la force et l’endurance dans le service de Dieu ; le tout est surplombé d’un Phélonion, chasuble qui représenta la tunique que revêtait le Christ. Sur sa tête, une Mitre ressemblant à une couronne cachait ses cheveux d’argent.

Sur un banc de la cour du temple face aux arbres tropicaux, Ezio se demanda ce que pouvait être la mélodie, qu’il l’avait attirée en ces lieux saints !

-C’est de la poésie musicale jouée par une lyre à neuf cordes. À l’origine, cette petite harpe en possède seulement sept, mais la légende raconte qu’Apollon en rajouta deux à son instrument, pour rendre hommage aux neuf muses auxquelles la mère d’Orphée appartenait. L’histoire relate également qu’il serait l’inventeur de la cithare, narre le membre du clergé.

-C’était une très jolie mélodie. Mais comment se fait-il que je l’aie entendu d’aussi loin ?

-L’appel, mon fils et la foi, sans doute.

Le prêtre Orféas de l’église Sainte Catherine à Athènes et Ezio Santini, meurtrier en fuite depuis Alassio en Italie, s’imprégnèrent de l’air frais de l’hiver, avant d’aller s’abandonner dans les bras de Morphée.


5 : La Descente Aux Enfers

Decio Machiavelli se réveilla aux aurores après un cauchemar terrifiant, qui sortit promptement sa femme de son sommeil. La chute chimérique de son empire qui chatouilla les nuages grâce à sa gamme de voitures italiennes qu’il créa chez Abarth du groupe Fiat il y a plus d’une décennie plongea son esprit dans un tourment qui frôla l’obsession.

Involontairement, il repoussa l’empathie de sa femme pour aller se rafraîchir en plein air, tout en fumant un bon cigare accompagné d’un verre d’alcool.

Alors que le soleil pointe le bout de ses flammes froides hivernales sur la terrasse de sa suite donnant sur le devant de la demeure, il aperçut le chef de la police Scopoli arriver sur le pas de la porte. Sans se précipiter, il avala le restant de son breuvage, rassura son épouse et rejoignit le visiteur.

-Chef Scopoli, quel plaisir de vous voir de si bon matin ! accueille, l’air innocent, Machiavelli.

-Votre mauvaise conscience vous a également sorti très tôt de votre lit, Decio ! Rétorque, sèchement, le policier haut gradé.

Sans éveiller les soupçons du chef, Machavelli préféra se taire et l’invita à entrer par un signe de la main. Scopoli emboîta ensuite le pas du maître de maison jusqu’à son bureau d’une allure très déterminée.

Il se douta que le bras droit de la compagnie d’automobiles sportives qui possède son propre atelier de construction à Gènes connaît déjà la raison de sa présence. Il se saura sûrement préparé à l’interrogatoire imminent. Il devra faire preuve de minutie verbale, afin de le guider là où il désirait.

-Avez-vous regardé les actualités, récemment ? demande, l’air de rien, Scopoli.

-Je suis bien trop occupé pour perdre mon temps devant les banalités que les journalistes nous bassinent, au quotidien ! s’empresse de répondre, Decio, avec l’air malicieux. Voulez-vous boire quelque chose, chef ? lui propose-t-il, tout en lui présentant une bouteille de Bourbon.

-Pas pendant le service, refuse, Scopoli, avec un signe de la main. Donc, vous n’avez pas eu vent qu’ils parlent d’un triple meurtre au domaine des Santini-Bellini, la veille de Noël ?

-Absolument pas Monsieur ! Je me demande quel rapport j’ai avec cette affaire ! dit-il, mine de rien, en buvant son second verre d’eau-de-vie, alors qu’il est à peine huit heures du matin.

-L’arme à feu qui servit à tuer mademoiselle Nella Bellini et l’enfant qu’elle portait a été laissée sur place. C’est une Beretta enregistrée à votre nom, depuis plusieurs années.

-Je pense ne pas être le seul à me nommer ainsi, dans cette ville ! défie l’homme, sereinement.

-Vous êtes le seul à vous appeler Decio Machiavelli domiciliant à votre adresse et possédant un semi-automatique modèle 1915.

-Je vois… réplique-t-il, semblant cacher son désarroi. Cependant, je l’ai perdu il y a bien longtemps. L’auteur des crimes, très abruti, a dû le trouver pour s’en servir à des fins meurtrières. Je ne suis donc pas responsable de ce qu’il ait fait ! essaye-t-il de s’en sortir, la sueur au front.

-C’est un peu tiré par les cheveux, quand on sait que les deux autres morts ont été identifiés comme étant vos cousins Sanchez, dont l’un d’eux a laissé ses empreintes sur le pistolet.

-Drôle de coïncidence, n’est-ce pas ?

-Effectivement, Machiavelli.

-Je ne vois toujours pas ce que j’ai avoir là-dedans. Je peux que constater votre dévouement à l’ordre, en découvrant qui étaient les voleurs de mon arme. Le karma les a punis à ma place. On ne peut même plus faire confiance à sa propre famille. Cela me désole pour eux, mais vous n’avez néanmoins rien contre moi, chef Scopoli.

-Sauf le fait qu’ils étaient vos subordonnés… Je reviendrais plus tard, Decio, conclut-il, en quittant la pièce.

-Faites donc ! Vous avez beaucoup de travail, qui vous privera sans doute d’une fête en famille pour le Nouvel An.

Machiavelli donnait l’impression de revêtir un sang-froid inébranlable. Mais sa défense offensive avec une pointe d’arrogance mal placée trahissait sa culpabilité. Malheureusement, Scopoli ne possédait aucune preuve tangible de son implication dans les meurtres de ses cousins et de la fiancée du quatrième individu présent ce jour-là.

On put croire que le chef reparti bredouille, mais le comportement de l’homme trop sûr de lui, le conforter sévèrement en son intuition et le poussa vivement à poursuivre ses recherches vers le meurtrier implicite sans vergogne.

**

« Dans la maison que Ezio et Nella rêvaient de bâtir ensemble après leur mariage scintillaient mille et une bougies. La chaleur de l’ambiance rendait l’atmosphère romantique, au milieu d’une décoration moderne.

Sur le canapé de forme épuré et simple orné de bois dur était assis l’amoureux, un verre de rouge de Valteline à la main. Tout en observant les bûches d’arbres crépiter dans la cheminée de marbre, il entendit les pas velouteux de la belle de sa vie.

Tout en s’approchant de la baie vitrée habillée de rideau beiges zetore métal en satin, elle déambula devant lui, telle une panthère en équilibre sur une branche. Il l’admirait avec dévouement et décida de lui servir un verre et de l’accompagner face à l’exaltation de la vue cristalline que leur offrait la mer Adriatique éclatante sous le soleil d’un été infini.

-Mio caro, je dois t’avouer quelque chose, annonce-t-elle, en caressant son ventre caché par un kimono en dentelle bleu armor.

L’expression de chien battu sur le visage de Nella serra le cœur de Ezio, espérant ne pas entendre la sinistre déclaration.

L’air se rafraîchissait et le temps s’assombrissait comme si les ténèbres s’élevèrent des bas fonds de la terre. La femme à la faute délictuelle semblait s’éloigner de lui. Apeuré, il tendit sa main pour tenter de la retenir près de lui et hurla son nom dont les syllabes transpercèrent la vision floue de sa silhouette qui disparaît peu à peu dans la pénombre de la nuit… »

Santini émergea alors de son repos bien mérité, mais agité au presbytère individuel de l’église Sainte Catherine d’Athènes.

Le prêtre Orféas lui a proposé la veille le gîte et le couvert, juste après leur détente sous les étoiles de décembre. Ezio pourra rester le temps qu’il faille, à condition qu’Interpole ne l’attrape pas avant.

Le serviteur du Seigneur a déjà commencé sa journée avec la liturgie des heures qui rythme son quotidien. L’invité prit son petit déjeuner à la lecture de l’office de Tierce, tranquillement chez son hôte. Il n’existe pas de planning type pour les fidèles pratiquants du clergé séculaire dont Orféas est membre.

Durant les horaires de confession de Sainte Catherine, Ezio avoua ses péchés commis la veille de la fête liturgique de Noël. Après un examen de conscience en se mettant en vérité face à Dieu pour lui demander de lui montrer ce qui fait obstacle à l’amour en lui, il rencontre le prêtre dans un des confessionnaux traditionnels de l’église composés de trois parties. Le confident s’isola dans celui du milieu avec une porte centrale et le pénitent fait amende honorable dans une des loges latérales à travers un grillage, afin de préserver l’anonymat du repentant.

-Bénissez-moi, mon père, parce que j’ai péché, dit-il à genoux sur un banc en bois les mains jointes, après s’être signé de la croix.

Le prêtre Orféas le glorifia alors, avant d’entendre les aveux de son pénitent.

-Il y a plusieurs années que je ne me suis pas confessé. À vrai dire, je ne pense pas l’avoir fait un jour. Je n’ai pas respecté les commandements de Dieu ou ceux de l’Église. Je commets des péchés capitaux au quotidien et ne remplis pas mes devoirs d’état. Mais si vous me le permettez, mon père, je voudrais seulement me confesser sur mes dernières fautes en relation avec ma mission.

-Le Seigneur, en l’intercession de la Vierge Marie et de moi-même, vous écoute, mon fils.

-Pour assurer un avenir radieux à ma famille et être en tête d’affiche dans la société, j’ai réalisé un pacte avec le diable. J’ai créé une station balnéaire à Alassio. Au début, elle avait du mal à décoller. Mais grâce à mon garant, mon entreprise située au bord de mer est devenue florissante. J’ai cependant accumulé des dettes impossibles à éponger, ce qui a entraîné la mort de ma fiancée enceinte de notre premier enfant, que j’allais épouser.

-Qui est ce « diable » avec qui vous avez conclut ce pacte ?

-C’est la mafia italienne, avoua Ezio, avec un profond remords.

-Quel a été le but ?

-À la tête de cette mafia se trouve Decio Machiavelli. Avec son équipe, il a créé une drogue puissante et hallucinante révolutionnaire que je devais vendre auprès de mes clients connaisseurs et également les faire passer avec ma marchandise que j’exporte. Le problème est que je voulais cesser cette activité, maintenant que mon affaire était en plein essor, mais Decio n’en a pas entendu de cette oreille. Il a envoyé deux de ses sbires chez moi et ils ont agressé ma femme. Je l’ai défendu en les tuant. Depuis, il se lance sûrement à mes trousses en plus de la police.

-Quel est le rapport avec votre mission ?

-Je voudrais retrouver ma promise ! dit-il, impatiemment.

Dubitatif, le père Orféas se fond dans le silence. Il se rappela qu’il a deviné la veille la raison de sa venue. Il craint alors de soulever la colère du Seigneur, s’il se lance dans une aventure telle que la descente aux enfers d’Orphée à la recherche de sa défunte épouse Eurydice, l’épisode le plus célèbre du mythe.

-Si je devine clairement vos intentions, vous souhaitez aller chercher votre fiancée dans les bas-fonds ténébreux du royaume des morts ! poursuit le prêtre, effrayé.

-Vous êtes l’un des plus grands spécialistes des mythes et légendes du monde et plus spécifiquement celui de l’orphisme. Je veux que vous m’aidiez à comprendre ce courant religieux et à m’orienter sur la marche à suivre. Je suis persuadé que si Orphée l’a fait, je le peux également.

-Vous rendez-vous compte de ce que vous me demandez là ?

-Je me meurs dans l’humanité, sans elle. Je vous en prie, mon père !

Un ange passa ; le prêtre sortit de son isoloir sans lui avoir accordé l’absolution et marcha dans la direction de l’autel pour prier le Messie sur sa croix. Il douta de la véracité de ce que son « fils » réclama et il se demanda s’il est de bon ton de lui pardonner ses péchés.

Des questions se bousculèrent dans sa tête et bien qu’il resta fidèle au divin, ainsi qu’à la résurrection et la réincarnation et en l’occurrence au mythe dont il est sujet, il a le devoir de protéger ses croyants.

En tant que spécialiste renommé du culte d’Orphée et de son épopée, il se doit de répondre aux questions de Santini. L’âme vagabonde d’Orféas ressentit l’appelle de l’aventure, mais descendre aux enfers d’Hadès pour récupérer une femme à l’instar du héros de la mythologie grecque dépassa l’entendement. Il y eut une raison pour qu’elle se retrouvât dans le royaume des morts aux flammes éternelles.


6 : « Les Mystères Et Traditions Orphiques »

Le froid hivernal demeurait plus que jamais présent sur la botte italienne. Mais la saison glaciale n’avait pas que refroidi le pays, mais aussi les cœurs du chef de la police Scopoli et l’un des plus grands parrains du crime organisé Machiavelli.

Scopoli désirait plus que tout emprisonner le mafieux avant la nouvelle année. Cependant, les charges qui pesaient contre lui semblaient toujours absentes. Toutes les preuves que les forces de l’ordre italiennes détenaient impliquaient indirectement Machiavelli. Alors, comment faire pour en obtenir explicitement et l’enfermer une bonne fois pour toutes ? Cette question lui taraudait tellement l’esprit, qu’il lui créât des insomnies, comme jamais il en a eu auparavant.

« Après quatre jours de dur labeur, les policiers de toute la province de Savonne n’ont toujours pas arrêté les meurtriers du triple homicides de ce qu’il semblait être les jumeaux Carmelo et Carmino Sanchez, cousins de l’un des entrepreneurs réputés de Alassio, Decio Machiavelli, ainsi que Nella Bellini, la défunte fiancée du gérant de notre station balnéaire.

Comme vous le voyez, la propriété de la montagne se trouve encore sous scellés et les experts de la police semblent à nouveau rechercher des indices.

Tout porte à croire qu’il s’agissait d’un cambriolage qui aurait mal tourné et qu’il y avait un quatrième homme présent la nuit du 24 au 25 décembre. Est-il le meurtrier ? A-t-il voulu sauver sa future femme enceinte en tuant lesdits cagoulards, avant de s’enfuir ? Nous n’avons pas encore les réponses, mais ce que l’on peut vous affirmer c’est que Interpole recherche le fuyard qui n’est rien d’autre que Ezio Santini, l’endeuillé patron du centre thermal de notre chère belle ville. C’était votre agent spécial de votre chaîne d’information. »

-Lieutenant Pagano ! somme Scopoli, après avoir éteint furieusement sa télévision.

-Oui, chef !

-Comment se fait-il que les journalistes connaissent les identités de nos morts ? Comment se fait-il aussi, qu’ils soient au courant que nous avons sollicité l’aide d’Interpole ? demande-t-il, en tapant du poing sur son bureau pour ponctuer chacune de ses questions.

-Nous n’avons pas fait de conférence de presse, pourtant ! rétorque Pagano, soupçonneux.

-Vous êtes payés à quoi faire, dans ce commissariat ? Nous n’avons rien contre Machiavelli ! Nous sommes très loin de retrouver Santini ! Maintenant, je vais me faire souffler dans les bronches par mon supérieur, à cause de ce qu’il semble être une fuite d’informations ! Vous rendez-vous compte de ce que cela veut dire ?

-On est mal barré, plaisante le lieutenant.

Le chef se leva de son fauteuil, les yeux remplis de haine envers son lieutenant. Il s’avança tranquillement vers Pagano, le doigt posé sur son menton, l’air en pleine réflexion et il lui ajusta la cravate de son costume :

-Croyez-vous que c’est le moment de plaisanter, Pagano ? lui hurle-t-il, tout en lui postillonnant sur le visage effrayer de son interlocuteur.

-Non, non, bien sûr que non, chef, répond-il, en s’essuyant la face baveuse.

-Retournez mériter votre salaire et trouvez-moi Santini ! conclut-il, de nouveau installé à son bureau.

Il attendit que son employé quittât le bureau, pour sortir un verre de son tiroir, accompagné d’une bouteille de scotch. Bien qu’il soit en service, il se dit qu’un petit remontant resta le bienvenu. Mais son moment de détente alcoolisé s’interrompit par un appel haut placé du maire d’Alassio.

-Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel, Scopoli ! hurle le maire, aux oreilles bourdonnantes du chef de la police. Avez-vous des fuites dans votre poste, ou quoi ?

-Ne vous inquiétez pas, Monsieur le maire, je vais régler ça, répond-il, d’une voix suave.

-Vous avez intérêt, Scopoli ! J’en connais d’autres qui seront ravis de prendre votre place, sinon ! dit-il, avant de lui raccrocher au nez.

Surmené, il remplit enfin son gosier de son whisky tant convoité, avant de se dire qu’il allait rentrer tard, ce soir.

**

De son côté, Machiaveli passa sa journée à ruminer sur la conversation qu’il eut le matin même avec Scopoli, quand il alluma le poste de télévision de son salon sur la chaîne d’information, la même que le chef. Cette fois, il perdit son temps devant les « banalités » du jour : non seulement ils parlaient des meurtres, mais en plus ils connaissaient les identités des personnes impliquées, ou presque.

Abasourdi, il se laissa tomber sur son canapé de forme simple et épurée, la télécommande encore à la main, tandis qu’il serra plus fort son verre de Martini qu’il finit de boire cul sec : « mais, comment vais-je bien pouvoir expliquer ça à Alida, moi ? » chuchota-t-il, le regard perdu dans le vide. Justement, sa fidèle et tendre femme entra dans la pièce et le vit éteindre subitement la télévision.

-Que fais-tu, mon tendre mari ?

-Oh, rien… rien du tout, bella mia épouse. Je… je dégustais un petit vermouth Rosso, avant de te rejoindre, s’empresse de répondre Decio, le cœur battant à tout rompre.

-Pourquoi as-tu éteins si rapidement, la télévision ? suspecte Alida, les bras croisés en dessous de sa poitrine plantureuse.

-Eh bien, parce qu’il n’y a rien d’intéressant à regarder, alors pourquoi user de l’électricité pour rien, quand on peut profiter d’un calme olympien bénéfique avant une nuit réparatrice… dit-il, embarrassé.

-Rien d’intéressant, hein… comme le fait que tes cousins ont été victimes d’un meurtre !

-Mais qu’est-ce que tu racontes, mia amore ? Je viens de leur parler, pas plus tard que cet après-midi ! ment-il effrontément.

-Tu sais, j’ai fermé les yeux sur beaucoup de chose, Decio. Mais là, il y a trois homicides dont deux des membres de ta famille, qui te relient indirectement… je suis convaincu que tu es impliqué ! Si la police trouve une preuve de ta culpabilité, je…

-… Tu quoi ? lui coupe-t-il la parole avec désinvolture.

Elle lui répondit avec une onomatopée, puis elle tourna des talons ; elle jugeait non nécessaire de terminer sa menace, sachant pertinemment qu’il comprenait où elle voulait en venir. Il la perdrait pour toujours, mais il ne laissera jamais faire…

Ce soir, il ne se couchera pas dans le lit conjugal. Alors, en dehors des oreilles indiscrètes, il s’isola dans son bureau où Alida n’a strictement aucun droit d’y pénétrer et passa un coup de téléphone :

-Je voudrais que tu me rendes un service, demanda-t-il à son interlocuteur, bien déterminé dans son idée.

-Que désires-tu exactement ?

-Je souhaite faire suivre ma femme dans ses moindres déplacements, faits et gestes, la mettre sur écoute, avoir un compte rendu quotidien de tout ce qu’elle a entrepris dans sa journée… bref, la totale !

-Oses-tu vraiment me demander ça pour ta propre épouse ? se choque-t-il de la faveur.

-Absolument ! Tu as tout ce qu’il faut pour ça. Alors, au nom de notre lien fraternel, tu feras ce que j’exige, semble menacer Machiavelli.

Il raccrocha ensuite après acquiescement de son frère et alla se coucher sur le sofa du salon pour la nuit, après un ultime verre d’alcool.

**

La journée liturgique du père Orféas s’acheva dans une perplexité ; il avait réfléchi tout le reste du temps à la demande de Santini.

Il rentra à son presbytère après le repas qu’il a partagé avec ses confrères de l’église Sainte Catherine à Athènes et retrouva Ezio se documentant plus assidûment sur le mythe d’Orphée, depuis son ordinateur portable, connecté à internet.

-Bonsoir, père Orféas. Avez-vous repensé à ma confession ?

-Bonsoir, mon fils. Toute la sainte journée, à vrai dire. Cela ne m’enchante guère d’aller défier le maître des enfers, afin d’assouvir une lubie fantasque d’un gaillard endeuillé, meurtrier et en fuite !

-Mon Père, vous êtes un homme d’Église ! Vous croyez forcement à toutes ses choses fantaisistes… je sais qu’aller à la rencontre d’Hadès, ne vous ravir pas, mais j’y descendrai seul. Je veux juste que vous m’aidiez à faire tout le chemin en amont.

-L’amour est un grand pouvoir qui peut tout aussi faire le bien et le mal. La frontière entre les deux est très mince. Croyez-vous réussir là où Orphée a échoué ?

-Il n’a peut-être pas eu assez de force de conviction… allez-vous m’aider ?

Alors que le scepticisme du prêtre n’avait pas diminué, la télévision allumée en guise de bruit de fond proposait le journal d’information du soir. Ezio se mit à baliser d’apprendre que les reporteurs possédaient les identités des personnes qu’il avait tuées et celle de sa défunte fiancée. L’heure était venue de partir d’ici ; si l’enquête avançait, les recherches pour le retrouver devaient elles aussi progressaient à grandes foulées, pensa-t-il.

Le père Orféas avait l’intime conviction de l’innocence de son protégé en fuite. À l’écoute de l’actualité, il changea son fusil d’épaule : il lui proposa un antique manuscrit qui daterait d’anciens temps où les spécialistes de l’orphisme y inscrivaient leurs idéaux, expériences et recherches sur le sujet.

Il présentait différentes calligraphies toutes aussi artistiques les unes que les autres. La reliure de cuir de vélin fragile de l’ouvrage aux « mille et une pages » conservait des feuillets en papyrus cousus entre eux au dos. Les reliefs d’or de style grec ornaient la première et la quatrième de couverture. Le titre du livre était apposé sur la page de garde, tandis que les ex-libris noircissaient le verso du plat de l’ouvrage ; le dernier inscrit était celui du père Orféas.

Quand Santini l’ouvrit, l’odeur typique des librairies proposant de vieux bouquins d’occasion enivrait les sinus des deux hommes. Bien que soigneusement conservé depuis des siècles, celui-ci présentait assurément les prémices d’un âge avancé. Les papyrus semblaient être noircis à cause de l’encre et certains d’entre eux – les premiers – avaient été exposés à l’humidité. Le vagabond italien admiratif se dit qu’il avait dû voyager dans des contrées lointaines. Il imagina les hommes de foi ou autres fervents adorateurs du mouvement religieux que constituait l’orphisme, en train de transcrire toutes leurs connaissances sur le mythe au cours de leur vie. Il développait une vision digne d’un film d’aventure à la Indiana Jones, où l’écrivain se tiendrait au coin d’un feu, au milieu d’un désert ou sur le flanc d’une montagne calleuse.

« Les Mystères Et Traditions Orphiques » commençait par une étude religieuse appelée « Exégèse », écrite par le premier détenteur du livre. Le futur Argonaute des temps modernes lisait cette analyse avec délectation. Quant au prêtre, il vit la détermination sans borne du héros meurtrier pour poursuivre sa quête. Il accepta alors de l’aider dans sa mission.


7 : La Route Tortueuse

Alida, femme de caractère et déterminée dans sa recherche de la vérité, profita du fait que son mafieux de mari ne se situa pas dans les parages, pour appeler son beau-frère :

-Es-tu au courant de ce dont les journalistes parlent à la télévision ? demande-t-elle avec fermeté.

-Oh, madame Machiavelli ! C’est un plaisir de t’entendre, de ci bon matin. Pourquoi devais-je écouter ce dont ces sangsues racontent ? feint-il l’étonnement.

-Parce que, je sais pertinemment que l’actualité ne t’échappe pas, monsieur le policier ! Est-il complice des meurtres ?

-Je ne rode pas toujours derrière les talons de mon frère, Alida. Viens-en au fait, je te prie.

-Donc, tu vois de quoi je parle…

Sans attendre que Duccio réplique, elle lui raccrocha au nez. Elle ne se douta pas que cette même personne reçut une mission de la part de celui dont elle demeurera amoureuse et mariée à jamais.

Si elle n’obtint pas de réponses des intéressés, elle accomplirait sa propre enquête, afin de récolter des preuves de ce qu’elle avance : si ses soupçons sont fondés, elle éloignerait et protégerait leur fille de la famille paternelle malsaine. Bien qu’elle sait que Machiavelli trempait dans des affaires louches, elle n’espérait sans doute pas qu’il irait jusqu’à tuer pour réussir ce qu’il entreprenait.

Elle décida d’aller fureter incognito dans la propriété des Santini-Bellini, dans l’espoir de dénicher quelque chose qui prouvera qu’elle avait raison.

La maison en haut de la colline gisait encore sous scellés. N’ayant pas l’intention que les forces de l’ordre d’Alassio ainsi que le voisinage la repèrent, elle rentra par la porte de derrière qui donna dans un sas, à l’embouchure de la cuisine : la scène de crime. Sans doute qu’elle regardait un peu trop les séries policières, dans l’un de ces soirs de solitude, mais elle prit la précaution de chausser ses baskets de protections hospitalières, ainsi que des gants chirurgicaux, afin de ne laisser aucune trace éventuelle.

La pièce culinaire était restée en désordre : traînées de sang et de poudre de relevé d’empreintes, objets cassés, poussière et autres cavaliers et accessoires de marquage de la police scientifique se trouvaient un peu partout. D’un déplacement félin, elle déambula dans le périmètre de sécurité, tout en cherchant le moindre indice indispensable à sa quête. Puis la chance lui ouvrit les bras : la paroi en crépi de l’îlot central était fissurée d’une façon étrange. Elle décida d’y jeter un œil et elle trouva la « perle » qui lui sauvera peut-être la vie.

**

À l’église Sainte Catherine d’Athènes, le prêtre Orféas retrouva Ezio, après une nuit reposante dans son presbytère individuel. Il le découvrit encore à décortiquer son trésor littéraire. Il réfléchit au plan d’action de l’aventure qui l’attendait. Le manuscrit sur les mystères et les traditions orphiques apprit à Santini de nombreuses choses qu’il ne soupçonna pas le moins du monde. La toute dernière page listait une vingtaine d’intitulés qui s’apparenteraient à des ouvrages de la littérature grecque. À côté des titres, un nom était apposé ; sans doute les auteurs de chaque œuvre, s’intériorisa le lecteur.

-Savez-vous à quoi ils font référence, père Orféas ?

-Ce sont des lamelles d’or qui relatent l’importance des traditions religieuses et mystérieuses auxquelles elles sont liées. Certaines désignent des défunts et d’autres exposent les instructions ésotériques destinées à guider les âmes vers l’Autre Monde.

-En possédez-vous, actuellement ?

-Je n’ai malheureusement pas cet honneur.

-Au vu de ce que j’ai lu attentivement dans votre livre, je pense qu’il serait nécessaire de les obtenir, car elles constitueront une part importante pour arriver au bout du chemin tortueux qui nous attend.

-Alors, nous devons les trouver par ordre d’existence.

-Il existe six lamelles funéraires du nom de : Thurii, Petelia, Pelinna, Eleutherna et Mylopotamos. Puis la première écrite : Hipponion, vers la fin du cinquième siècle avant notre ère. Elle a été découverte en mille-neuf-cent-soixante-cinq, dans la nécropole d’Hipponion, en Italie du Sud. Ce sera le commencement de notre voyage.

-Mon fils, ne crois-tu pas que si elles ont été dévoilées, elles doivent trôner dans divers musées ?

-Je suis persuadé que ce sont des copies et que les originales accompagnent toujours les défunts auxquelles elles appartiennent.

-Mais nous ne pouvons pas entrer dans les tombeaux, comme ça ! Il nous faut des autorisations et un spécialiste archéologique.

-En connaissez-vous un ?

-Il se trouve que c’est le cas : il est le français qui a déniché des tablettes, des gravures, ainsi que ces fameuses lamelles d’or narrant les faits de l’orphisme. Donc rectification, la première étape du voyage est la France.

**

Bien que les fêtes de fin d’année battaient leur plein, le chef de la police d’Alassio Scopoli continuait de travailler sur l’affaire Santini-Bellini. Mais pour l’heure, il dut réaliser une conférence de presse, afin de corroborer ce que les journalistes connaissent déjà :

-Bonjour à tous. Je suis l’agent Scopoli, responsable du commissariat de la ville. Comme vous le savez, dans la nuit du 24 au 25 décembre 2016, plusieurs meurtres se sont déroulés au domicile du directeur de l’établissement thermal se situant sur notre plage. Ezio Santini est l’un des suspects dans l’affaire et nous le recherchons activement. Il est soupçonné d’homicide sur sa fiancée Nelli Bellini et sur deux hommes. L’enquête avance à grands pas et nous ne tarderons pas à en tenir informée la presse locale, conclut-il, désarmé par le nombre de journalistes à son écoute.

-Pouvez-vous confirmer l’identité des deux autres victimes ? demanda l’un d’entre eux.

-Il s’agit bien des deux cousins du mafieux Decio Machiavelli, Carmelo et Carmino Sanchez.

-Affirmeriez-vous alors que Machiavelli serait impliqué ? en supposa un second.

-Nous ne pouvons pas le certifier.

-Approuvez-vous ce que l’on semble déjà savoir que la fiancée se trouvait enceinte et que c’était sans doute un cambriolage qui a mal tourné ? osa un dernier.

-Comment êtes-vous au courant de cette histoire de grossesse ? s’offusqua le chef.

-Nous le détenons d’une source anonyme. Alors, est-ce la vérité ?

-Comme vous semblez bien vous renseigner par vous-même, je vous laisse corroborer les dires de votre informateur, par vos bons soins.

Sur cette conclusion hautaine, Scopoli tira sa révérence en abandonnant tout ce beau monde de marbre. Comment savaient-ils que la défunte attendait un enfant ? Il y a décidément bien des fuites dans son équipe. Avec un regard suspicieux sur tout ses agents à travers la porte vitrée de son bureau, il se servit un remontant bien mérité qu’il but d’un trait, tout en posant son air ombrageux sur l’un de ses officiers en particulier.

**

Pendant ce temps, Decio Machiavelli, vacant à ses occupations illégales de drogue reçu un coup de téléphone de son frère, lui tenant un compte rendu pour la matinée. Les murs de son bureau chez Abarth tremblèrent sous les hurlements outrageants qui feraient décoller les affiches automobiles de sa gamme. L’homme d’affaires n’en revenait pas de ce qu’il venait d’entendre : sa femme avait décidé d’entreprendre un voyage vers les sous-sols enflammés des morts.

-Elle a fait quoi ? cria-t-il, affublant ses dossiers de postillons démesurés.

-Elle se doute de quelque chose, Decio. Il faut absolument que tu bouges ton cul, sinon je ne pourrais plus te protéger. Je risque ma place au sein de la police. Scopoli sait qu’il y a des fuites dans le poste. Je le connais, il mènera une enquête interne et ne tardera pas à découvrir de qui cela provient. Ne rajoutons pas d’épine dans nos pieds, l’avertit Duccio.

-As-tu entreprit ce que je t’ai demandé ?

-Je n’ai pas eu le temps de mettre en place un dispositif d’écoute. Mais un appel du voisinage a aperçu quelqu’un qui pénétrait dans la maison des Santini-Bellini.

-Crois-tu que ça soit Alida ? s’inquiéta Decio.

-J’en suis persuadé.

Fou de colère et de frustration, il raccrocha au nez de son frère et échafauda un plan machiavélique dans sa tête de détraqué qui perd pied.

-Bonjour ma tendre épouse. Comment vas-tu ce matin ?

-Tu es partie en trombe, tout à l’heure ! Es-tu à ton bureau ?

-Je n’ai pas voulu te réveiller. Je craignais que ta colère ait perduré, s’inquiéta l’homme d’entreprise.

-Elle dure toujours, mais la vie de couple ressemble à une route tortueuse, avec des lignes droites et des nids de poule. Nous avons trébuché sur l’un d’entre eux ; nous arriverons à surmonter cela, n’est-ce pas ? répondit-elle, dédaigneuse.

-Bien sûr… serais-tu enchantée par un dîner aux chandelles, ce soir, dans notre restaurant préféré ? Nous achèverons cette année mitigée, pour en commencer une autre dans de meilleurs auspices. Qu’en dis-tu ?

-Pourquoi pas ! Je t’y rejoins pour vingt heures.

Alida a beau l’aimer depuis toujours et vouer presque un culte pour son mari, elle sait pertinemment comment il peut réagir face à une personne hostile à ses affaires. Il ne différencie en aucune manière les membres de sa propre famille ; elle en détenait presque la preuve avec ces derniers événements. Alors elle se méfia de son envie soudaine de réconciliation, quant au fait que la veille, il l’avait presque menacé. Elle se dit qu’il doit manigancer quelque chose. Mais l’amour rend aveugle.


8 : Les Lamelles D’Or

Les cristaux immaculés se reposèrent paisiblement sur tous les macadams européens. Alors que le fuseau horaire entre la Grèce et la France se sépare d’une heure, le père Orféas prit la liberté de déranger l’archéologue au pays du coq.

La neige tomba à flots à Athènes, alors que le soleil radieux par dix degrés maximum laissa place à une lune croissante dans la voûte céleste de Reims. Le téléphone sonna au bureau de Le Tebet, à l’Institut National de Recherche en Archéologie Préventive.

-L’INRAP de Reims, Le Tebet à l’appareil.

-Bonjour mon ami. Je savais que tu serais encore sur ton lieu de travail, un samedi soir.

-Orféas ! Que me vaut le plus grand plaisir de ton coup de fil ?

-Je me trouve en compagnie d’un jeune homme qui veut entreprendre un voyage orphique.

-Il doit donc disposer d’éléments dont j’ai la connaissance.

-Exactement ! Nous avons réservé un vol pour Reims demain matin avec une escale et nous descendrons à l’hôtel au centre-ville que j’ai déjà réservé.

-À demain, alors, mon ami !

Santini fut surpris d’entendre le Père parler la langue de Molière. Orféas lui apprit qu’il avait habité quelques années France, durant son adolescence. Devenir un homme d’Église n’était pas une vocation en soi.

En effet, il désirait poursuivre des études archéologiques, spécialisées dans les mythologies grecques, jusqu’au jour où sa mère gravement malade lui arracha une promesse : l’appel spirituel de Dieu lui vint une nuit et en hommage à Orphée, il changea son nom. C’était une famille très croyante où la religion rythmait son quotidien, excepté celui de ce fils hérétique. Pas tout à fait exclu du foyer, il rétablit la dignité de son entourage en s’installant en France ; il rencontra alors son mentor, Bruno Le Tebet.

-Je n’ai cependant pas eu l’honneur d’intégrer son équipe qui a découvert les lamelles d’or en 1973, s’attriste l’homme aux cheveux gris.

-Je comprends mieux votre chemin de vie. Regrettez-vous d’avoir répondu à l’éternel ?

-La voie de notre destinée est tracée dès notre naissance. Nous aurons beau vouloir nous y écarter, la finalité reste toujours la même. Le libre arbitre constitue la manière dont nous y parvenons. Ce n’était pas inné en moi, mais un engagement. Je ne reviendrais cependant pas en arrière, parce que je repends la parole de Dieu et redonne la foi en quelque chose de meilleur, dans une vie morose de mes fidèles. Ma mère m’a simplement aidé à sortir ça au plus profond de moi, plus tôt que prévu.

-Grâce à elle, vous avez aujourd’hui l’occasion de vivre une autre aventure palpitante, dans un domaine que vous avez appréhendé auparavant. « Tous les chemins mènent à Rome » jusqu’à vous, conclut le néophyte en la matière.

La nuit se berça par les clapotis violents de la poudreuse, à l’aube du jour de l’an. Tandis que le prêtre dormi à point fermé, d’un rêve de piété, Ezio cauchemarda :

«  Les nuages ténébreux de l’enfer s’évaporèrent dans les abysses de la terre, emportant avec eux la délicieuse Nella. À genou face au spectacle effroyable qui venait de se dérouler devant lui, le veuf ne pouvait contenir des larmes aiguisées qui lui picotaient les joues. Le cœur se serra et l’estomac se retournait par la force de l’émotion.

Pendant plusieurs minutes, Ezio resta sans bouger, se remémorant les souvenirs d’une vie heureuse que sa fiancée venait d’effacer en un tour de main. Puis soudain, il se rappela ce qu’elle a tenté de lui avouer. Elle avait caressé son ventre bien arrondi, tout en démarrant sa confession : en y réfléchissant, il est persuadé que c’est en rapport à leur futur enfant, mort lui aussi. Il se leva et marcha dans la pénombre de la nuit qui s’était abattue subitement, tout en imaginant tout et n’importe quoi, sauf du vrai sujet de la révélation en suspens.

Alors que le temps défila à vive allure dans son deuil chimérique, les fantômes des frères Sanchez lui bousculèrent sa vision troublée par les fuites lacrymales. »

Orféas subit des assauts de coups dans les bras, tandis qu’il essaya de réveiller Ezio en pleine tourmente. Le moment de rejoindre l’archéologue approcha à grand pas.

Le Père ne lui demanda pas envers quoi il se débattait. Sa place de prêtre le confina dans l’attente des fidèles à venir se confesser. Ce n’était pas non plus dans sa personnalité introvertie d’aller vers les autres, nonobstant son caractère empathique. Malgré tout, il entreprit d’entamer la conversation pendant qu’ils se restauraient d’un petit-déjeuner.

-Mon fils, tu avais l’air bien agité dans ton sommeil, l’interrogea l’hôte, d’une voix bienveillante.

-Il y a deux nuits de cela, j’entrepris un rêve qui s’est transformé en cauchemar. Au début, je passais un agréable moment en compagnie de Nella. Mais il semblait qu’elle éprouvait le besoin de m’avouer quelque chose, avant que les profondeurs de la terre me la volent. Cette nuit, alors que je songeasse de la suite, mon utopie me rappela qu’elle caressait son ventre. À la fin, encore embrumé de ma tristesse, je marchais dans la nuit, en repensant à ce qu’elle allait me révéler, quand les esprits de mes victimes venaient me hanter. Revenue à la réalité, je ne peux pas m’empêcher de croire que ça a un rapport.

Alors que son interlocuteur allait lui prodiguer une parole réconfortante, afin d’apaiser ses doutes, le programme télévisé reprit le contrôle de leur attention.

Le journal d’information abordait à nouveau sur l’affaire Santini-Bellini en remémorant les événements passés. Alors que Ezio mit fin à son repas, il allait obtenir la réponse tant attendue depuis à peine une heure.

« […] En ce premier jour de l’an deux mille dix-sept, nous avons une dernière révélation capitale : d’après notre source, il s’avère que la défunte Nella Bellini ne portait pas l’enfant du disparu Ezio Santini, son fiancé, qui, je vous le rappelle, était chef d’entreprise au sein de l’établissement thermal d’Alassio, en Italie… »

Le parquet de la cuisine presbytérienne se choqua des bris de verre.

« … Il semble que le fœtus portait des gènes en commun avec l’une des deux autres victimes de l’agresseur en fuite. […] »

Les deux hommes effectuèrent alors le lien entre cette révélation cinglante et les indices du rêve : elle voulait avouer son infidélité à l’intéressé, avec l’un des cousins de Machiavelli. Reste à savoir lequel des deux a osé souiller l’enveloppe charnelle de sa femme. C’était un détail d’apparence mineur, mais tout de même capital dans l’esprit de l’endeuillé, fuyard et meurtrier, devenu également victime d’adultère. Comment pouvait-on encore s’effondrer et souffrir plus, alors que le pire l’avait déjà attaqué ? Ce fut pourtant le cas ; sa nouvelle année ne commença pas de manière positive.

Sans prononcer un mot, il ramassa les débris de sa tasse et alla se préparer pour s’envoler vers la France, sous le regard peiné du prêtre qui quelques minutes plus tard, suivit son pas, sans oublier d’éteindre la machine à mauvaises nouvelles.

Les deux compères arrivèrent à destination en fin d’après-midi, après un long et silencieux voyage. Ils prirent le temps de se changer, de se désaltérer et de se restaurer, avant de rejoindre leur nouveau compagnon archéologue, directement chez lui. En ce dimanche, jour de l’an, Le Tebet reçu les deux voyageurs avec un enthousiasme sans borgne.

Les présentations faites, ils s’installèrent tous les trois dans le salon typiquement Versailles, avec des objets de toutes sortes rapportés des nombreux déplacements professionnels et personnels de Bruno. Sa femme leur proposa de prendre un petit apéritif avant le dîner. Ezio profita de se trouver dans le pays, pour goûter un vin le plus réputé de la région Champagne-Ardenne : Le Rosé de Riceys, provenant d’un cépage de Pinot noir. Quant aux hôtes et au père Orféas, ils l’accompagnèrent et accueillirent tous ensemble la nouvelle année, avant de s’attabler autour d’un festin constitué de restes des fêtes de fin d’année.

La soirée demeurait agréable pour ce « brassage ethnique », venu de trois pays différents et les réunissant pour une cause commune.

Tandis que l’épouse du français les quitta pour rejoindre les bras de Morphée, les trois hommes s’attaquèrent enfin aux choses sérieuses. Ils s’installèrent devant un brasier flamboyant qui réchauffait surtout le cœur de Santini et se hâtaient de découvrir les documents que Le Tebet détenait et leur présentait sans plus attendre sur les fameuses lamelles d’or.

-Voici des photographies de chacune d’elles. Leur usage et leur importance au sein des coutumes religieuses et secrètes étaient liés dans les enseignements ésotériques de l’orphisme, de Pythagore, dans les mystères d’Éleusis et sans doute des Cabires.

-Elles sont magnifiques et ont l’air très bien conservées ! s’extasia Ezio.

-J’ai apporté « Les Mystères Et Traditions Orphiques » et d’après ce que ce manuscrit relate, ces lamelles proposent aux défunts initiés de suivre un cheminement après à la mort, poursuit le prêtre.

-En effet ! Bien qu’elles fussent trouvées dans différents lieux géographiques, dans des époques distinctes, ces minces précieuses feuilles ont toutes étaient placées prêt du trépassé pour lui permettre de lui rappeler tout l’enseignement qu’il a reçu lors de son initiation aux mystères. Chacune d’entre elles exprime des messages, des recommandations et des exhortations qui, ensemble, forment une continuité dramatique. J’ai réalisé une synthèse de tous les textes, conclut l’archéologue fier de son travail et de ses connaissances en la matière.

Les amateurs grec et italien du mythe de l’orphisme découvrirent alors une sorte de sommaire progressif aux titres évocateurs :

  • La Mort De L’Initié Et Son Arrivée Dans L’Hadès
  • Le Choix Entre La Source De Gauche Et De Droite (Léthé et Mnémosyne)
  • La Question Des Gardiens
  • L’Évocation De Sa Vie, De Ses Souffrances Et De Sa Condition Mortelle
  • Ses Vœux De Rédemption
  • Sa Joie Merveilleuse Quand Il Proclame Son Appartenance A Une Lignée Céleste

Le palpitant des voyageurs battit à tout rompre, quand ils commencèrent à lire l’Exégèse qui suivait, avec en tête, l’hymne homérique à Déméter : « Heureux qui possède, parmi les hommes de la Terre, la vision de ces mystères. »


9 : La Vigna

Alors que son précieux trésor découvert dans la maison au multiple meurtre se retrouvait emprisonné derrière plusieurs paires d’escarpins dans sa penderie, Alida se préparait confiante pour dîner au restaurant avec son mari. Néanmoins, elle restait alerte et ne fermera pas les yeux sur ce qu’il se tramait possiblement dans les affaires de Decio. Elle profiterait de cette accalmie festive, afin de peut-être en savoir un peu plus, en le manipulant grâce à l’amour qu’il lui vouait. Elle s’habillait d’une simple robe rouge en taffetas, surmontée de chaussure à talon escarpé noir en daim. Elle agrémentait le tout d’une large et épaisse écharpe grise et d’un élégant parka à capuche anthracite.

La quinquagénaire arriva à La Vigna construite sur les hauteurs de la ville où Machiavelli l’attendait déjà. Quand il la vit au loin se présenter à l’accueil, il se leva. Alida claqua ses talons sur le parquet en cèdre et traversa la grande salle ; l’homme d’entreprise lui tira la chaise en face de lui pour l’inviter à s’asseoir à leur table réservée plus tôt accolée contre un mur sous une baie vitrée donnant sur une vue imprenable sur le golfe d’Alassio. De l’autre côté de la pièce à manger, tout un étalage exposait chaque grand millésime de la région.

-Buona sera amore mio. As-tu passé une excellente journée ? entreprend l’homme, sûr de lui.

-Je vais parfaitement bien, très cher et toi ? répond-elle, non dupe de sa manipulation.

Une carte de délicieux vins leur sera présentée avec plus de cent-soixante-dix étiquettes sélectionnées parmi les plus prestigieux producteurs nationaux et étrangers.

Alors qu’elle se mit en tête que son mari était déjà au courant de son intrusion au domaine scellé malgré les précautions qu’elle avait prises, elle envisagea tous les breuvages des dieux. Quelques minutes plus tard, un serveur fort élégant s’avança vers le couple.

-Bonsoir Madame et Monsieur ! Désirez-vous un apéritif, avant de commencer votre dîner ?

-Nous commanderons votre DOC Vermentino avec vos mises-en-bouche gourmandes.

Alida se laissa ensuite séduire par les baisers sur sa main de son prince pas si charmant que ça, comme il avait l’usage de faire, afin de lui témoigner toute sa dévotion. Mais il avait une idée qui lui trottait les méninges : il s’intéressait soudainement à ce qu’elle a bien pu accomplir, en cette veille du jour de l’an. Prise au dépourvu, elle n’avait pas anticipé de réponses à cette question, tant sa curiosité représentait une coutume quasi inexistante, au fil de leurs années de mariage. Elle feignit l’innocence en racontant une matinée banale avec un rendez-vous hebdomadaire chez le coiffeur, suivi d’un après-midi habituel de balade et shopping.

-N’as-tu pas déjà rafraîchi ta chevelure, cette semaine ?

« Quelle tête de linotte, je fais ! », se crie-t-elle, en elle-même.

-Effectivement, oui. Mais je voulais y retourner, histoire de me faire belle pour toi, pour ce soir, chéri, rétorque-t-elle, fière d’avoir si bien envoyé la balle de ping-pong.

-Quelle délicate attention. Il est vrai que tu es magnifique dans ta tenue qui épouse admirablement bien tes courbes plantureuses, remarqua l’amoureux, tout en s’hydratant d’une gorgée de son cru. Quand je t’ai appelé plus tôt, que faisais-tu ?

-As-tu rejoins le service d’investigation, ou bien, quoi ?

-J’essaie simplement de mieux me comporter. Je me rends compte que ces derniers mois, je te délaisse beaucoup trop.

-Ce n’est rien de le dire ! Mais passons, ne gâchons pas cette soirée qui semble si bien se dérouler convenablement, conclut-elle, en dégustant une mini-croquette de riz à la milanaise farcie.

L’employé de restaurant chargé de s’occuper du couple revient vers eux pour prendre leur commande : Décio se faisait plaisir avec une succulente entrée de salade de poulpe et un plat de côte d’agneau en croûte de pistaches grillées, estragon et Pecorino accompagné d’un risotto aromatique à la sauge et au Speck. Quant à Alida, elle se satisfit d’abord d’un trio de Saint-Jacques au beurre Bordier aux algues et poivre du Sichuan, puis poursuivit avec un lapin à la ligurienne servit avec des gnocchis au céleri rave en sauce à la bava.

Tout au long du dîner, le match de tennis de table se déroula avec courtoisie, ce qui laissa perplexe le mafieux qui savait que la culpabilité de sa menteuse de femme la trahirait tôt ou tard. Machiavelli lui narra une rengaine jumelle à toutes les autres sur le programme de sa journée, où les commandes s’agrandissaient et qu’une longue réunion sur le marketing d’un futur bolide s’était péniblement déroulée. La charmante accusée, elle, avait manipulé le mensonge avec une fine agilité digne de son esprit aiguisé. Alors, elle lui déclara qu’elle a voulu essayer un nouveau salon de coiffure en dehors de la ville dont elle ne se rappelait plus le nom et qu’elle était restée pas loin, pour effectuer son lèche-vitrines. De ce fait, si elle semblait avoir oublié certains détails, il ne pourrait pas corroborer ses dires, en se renseignant. Tout du moins, le temps qu’il mettra à remonter la piste permettra à l’épouse de préparer sa fuite, le cas échéant. Du moins, c’était ce quelle espérait.

Un semifreddo au potimarron, brisures de marrons et coulis de chocolat pour l’homme et au nougat en sauce à l’orange pour la femme plus tard, ils quittèrent le restaurant, bras dessus bras dessous.

Decio été partit de son lieu de travail avec sa berline et Alida l’avait rejoint en taxi : à la hauteur de la voiture, le mari prétexta un oubli à La Vigna. Tandis que sa compagne l’attendit assise sagement du côté passager, Machiavelli s’éloigna en sortant discrètement son téléphone portable de sa poche de son long pardessus noir.

Plusieurs minutes plus tard, il revint à son véhicule et à sa grande surprise, son épouse avait disparu. Il lui donna plusieurs coups de fil espérant qu’elle décrocha, mais aucune réponse de sa part. Alors, il décida de rouler partout en ville pour la retrouver et insista dans les coins les plus malfaisants d’Alassio. Il en connaissait certains et côtoyant d’autres malfrats, lui-même utilisait ces recoins pour régler ses comptes personnels.

Lorsque le jour de l’an avait sonné depuis plus d’une heure, le mafieux jugea bon de rentrer chez lui ; il avait suffisamment usé d’essence pour ce soir. Il n’en avertit pas la police étant lui-même soupçonné de meurtres. Les coïncidences seraient trop en sa défaveur, même s’il n’exista toujours pas de preuves concrètes ; il ne tenta pas le diable.

Assis devant la télévision allumée sur les actualités de la nuit, il reçut un appel anonyme :

-C’est fait ! C’est la dernière fois que je te rends service !

Sans même avoir le temps de rétorquer la moindre phrase, son interlocuteur lui raccrocha au nez.

Détendu, en tenue d’Adam dans son peignoir de satin au motif léopard – celui que sa femme à toujours détesté –, il rendit visite à la prunelle de ses yeux dans sa chambre. Il s’installa au bord du lit et admira sa fille paisiblement ensommeillée depuis longtemps. Il lui caressa sa chevelure d’ébène en lui murmurant qu’à partir maintenant, tout changera, puis ravit de ne plus dormir sur le canapé, retrouva sa couche qu’il ne partagera plus jamais avec sa femme.

Une douleur vivace lui tirailla le cœur, lui noua l’estomac et ouvrit les valves lacrymales : la culpabilité d’avoir laissé Alida quelques instants seule l’empêcha de rejoindre les bras de Morphée.

Sa journée suivante se déroula entre crise de nerfs sur ses collaborateurs et verre d’alcool à tout-va.

En fin d’après-midi, le chef de la police Scopoli s’invita dans le bureau du veuf.

-Bonsoir monsieur Machiavelli.

-Vous venez chez moi m’accuser de complicité de meurtre et maintenant, vous allez jusqu’à m’emmerder sur mon lieu de travail ! À moins d’avoir un mandat de perquisition ou des preuves accablantes dans l’affaire Santini-Bellini, je vous prie de cesser de m’importuner !

-Vous êtes particulièrement de mauvaise humeur, aujourd’hui. Votre nature confiante s’est envolée, à ce que je vois. Vos infamies vous rongent-ils ?

-Dites-moi ce que vous me voulez, qu’on en finisse une bonne fois pour toutes !

-Que faisiez-vous, hier soir entre vingt-deux heures et sept heures du matin ?

-Je fêtais la veille du jour de l’an à La Vigna, en compagnie de mon épouse. Nous avons dégusté un bon verre de vin et un succulent repas. Désirez-vous que je vous en dise plus sur le menu ? Je vous conseille les côtes d’agneau en croûte : un vrai délice ! répond-il, avec toute l’assurance retrouvée.

-À quelle heure avez-vous quitté le restaurant ?

-Nous n’avons pas prêté attention à cela, étant donné que nous étions pressés de poursuivre la soirée dans une atmosphère plus… lubrique.

-Je vois… est-ce une pratique courante dans votre famille, de mentir à ce point ? rétorque Scopoli, menaçant le suspect d’un regard furieux, penché sur la table du bureau.

-De quoi parlez-vous ?

-Savez-vous où se trouve actuellement votre femme ? Nous essayons de la contacter, en vain.

-Oh ! Je suppose qu’elle rend visite à une de ses amies, ou qu’elle se balade en ville… que sais-je ! Je ne la surveille pas ! Avez-vous d’autres questions ?

-Effectivement, j’en ai une dernière : êtes-vous allé farfouiller dans la maison des Santini-Bellini ?

-Étant donné que je ne suis pas impliqué, je ne vois pas pourquoi je fourrerais mon nez dans le domaine ! Maintenant, je vous prie de quitter l’établissement, sur-le-champ ! conclut Decio, tout en buvant une gorgée d’un whisky pur malte.

Sans en dire plus, le chef de la police prit congé de l’entreprise automobile et rejoignit la morgue du commissariat.

-Je viens de finir l’autopsie ; je confirme l’identité : c’est bien Alida Machiavelli, morte noyée et ensuite égorgée nette entre l’os hyoïde et le cartilage de la thyroïde. On lui a fait inhaler de l’alcool par un chiffon blanc dont j’ai retrouvé une petite fibre dans la bouche. Je l’ai analysé et le tissu semble être de la popeline de coton.

-Pourquoi l’avoir noyée après lui avoir mutilé à la gorge ! Ça n’a aucun sens, si l’on a voulu transformer ça en accident… je suis certain que ce nouveau meurtre a un lien avec ceux sur lesquels j’enquête ; le mafieux et encore indirectement impliqué dans la partie. Je vais le faire venir pour identifier le corps.

Decio n’eut pas eu le temps d’être tenu au courant de l’histoire et presque une heure plus tard, il se présenta affolé au poste, bien qu’il se doutât de la raison.

Alors que son officier de frère Duccio, surpris de sa venue, alla à la rencontre de Machiavelli pour l’accompagner jusqu’à la morgue, au sous-sol, le visiteur lui lança un regard agressif, l’air de lui dire : « tu as mal joué le coup. Tu payeras, si je tombe. ». Arrivés dans la salle d’autopsie, ils retrouvèrent Scopoli et le légiste aux côtés du cadavre recouvert entièrement d’un drap immaculé.

-Reconnaissez-vous la victime ? lui demanda le médecin, en soulevant partiellement le linceul.

Le chef l’observa scrupuleusement et constata que le visage de Decio se décomposa progressivement, sans le moindre doute.

-Êtes-vous réellement ahuri de la voir sur cette table d’examen ? lui lança-t-il, abasourdi lui-même.

-Comment croyez-vous que je réagirais, en découvrant ma… mon… ma défunte… femme… morte ? répond-il, les poings serrés.

Encore une théorie qui s’effondra dans l’esprit de Scopoli.

-Vous allez devoir signer une déposition officielle, si possible, maintenant !

L’anthropologue spécialisé recouvrit la face mortifiée de Alida ; Duccio, n’eut pas l’air horrifié de son état, ce qui n’échappait pas à son chef. De même qu’il constata que son mouchoir dans la poche de poitrine ne s’y trouvait plus, alors qu’il en a toujours possédé un à cet endroit. Mais sans vraiment garder ça à l’esprit, se disant qu’il l’avait utilisé au cours de la journée, il continuait son chemin, suivi de Decio jusqu’à dans une salle d’interrogatoire.

-Installez-vous.

Quand l’endeuillé en stress s’assit sur une chaise en bois et en fer, face à une table unie, le commissaire avait récupéré le dossier de sa femme. Il prit place à son tour devant l’accusé et ouvrit le support sur la photo dégradante de la défunte. Scopoli se dit que peut-être, elle mettrait la pression sur son interlocuteur.

Il reposa les mêmes questions que plus tôt et l’interrogé proposa des réponses similaires, avec une assurance inébranlable.

-Comment ma femme s’est-elle retrouvée morte ?

-Vous pouvez constater qu’elle s’est fait égorger, répondit Scopoli, en lui montrant plus précisément le cliché. Vous devez également savoir qu’on l’a repéré en dessous d’un ponton à la Marina di Alassio. Le médecin légiste a décelé de l’alcool dans le sang et une fibre de coton dans la bouche. On suggère alors qu’on l’a kidnappé et étouffé dans l’étoffe pour qu’elle ne se débatte pas. Ensuite, on l’a tué et balancé le corps dans l’eau. Si le meurtrier voulait faire croire à une noyade quelconque, c’est raté ! Je répète donc, savez-vous où se trouvait votre femme, aujourd’hui ?

-Moi, je vous certifie de n’être au courant de rien, puisque l’on ne s’est pas vu au réveil ce matin.

-Je reste persuadé que vous mentez !

-Je ne l’ai pas tué, si c’est ça que vous suggérez !

-Je ne vous incrimine pas, monsieur Machiavelli. J’accomplis simplement mon travail, à savoir, poser des questions pour éliminer toutes éventualités. Cependant, un témoin oculaire certifie qu’il vous a aperçu vous éloigner avec un téléphone à la main et quelques secondes plus tard, votre femme s’est fait kidnapper, un mouchoir sur la bouche. Plusieurs heures après, on nous signalait un cadavre qui flottait au-dessus de l’eau.

Pris au dépourvu, Decio n’avait plus de réparties près à l’emploi. Satisfait, Scopoli quitta la pièce, en laissant volontairement le dossier sur la table et alla l’observer à travers la vitre teintée, dans l’autre salle.

Le suspect, ne se doutant pas que l’interrogatoire était filmé affichait un air statique, comme s’il ne témoignait pas une once de chagrin à la perte de sa femme. Machiavelli regardait cependant les photos déroutantes, avec un soupçon de regret apparaissant soudainement au coin de l’œil.

De l’autre côté du miroir sans tain, le chef devina la culpabilité de sa tête de Turc et se frotta les mains, croyant enfin le tenir, tandis que la taupe qui l’accompagnait tremblait à l’idée de tomber avec son frère, pour trahison au sein de la police et meurtre : il se souvenait de la menace de son frère qui s’apprêtait à signer sa déclaration officielle, remplie de mensonges.

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