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Oct 03 2017

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L’aubaine – Abdelkader Ferhi

L’aubaine

Un dimanche matin d’octobre, Cheikh Amar eut l’idée de se recueillir devant les tombes de ses proches au cimetière Sidi M’Hamed Aberkane jouxtant la mer et de cueillir une brassée de doum pour la fabrication des nattes et des paniers. En cette saison d’automne, malgré les éclaircies momentanées, la mer se contorsionnait tel un corps sensible chatouillé par une main invisible. Les rafales de vent s’acharnaient sur les rochers et les pins aux racines à ras du sol. Elles giflaient Cheikh Amar assis sur un rocher et les yeux rivés sur les vagues déferlantes comme des rangées de soldats en opération. Les embruns consécutifs aux chocs de la mer déchaînée, l’obligeaient par moment à fermer les yeux.

En se redressant pour se dégourdir les jambes, l’ancien caporal aperçut au loin une grosse chose en train de flotter. Tantôt elle émergeait comme pour respirer, tantôt les vagues la submergeaient comme pour la dissimuler. Intrigué, il s’impatienta de la voir progresser vers le bord afin de l’identifier et se rasséréner. L’ancien combattant se frotta les yeux pour se libérer de cet énigme qui commençait à focaliser son attention aux premières heures de la journée. Pour plus de visibilité, il effectua un petit et accéda à un rocher élevé. La main en visière, le vent faillit le renverser. Le Caporal recula de quelques mètres pour s’agripper aux racines des buissons afin de tenir bon. Il luttait de toutes ses forces contre le vent retardant l’éclaircissement de l’énigme. Les embruns le giflaient comme pour l’obliger à avouer un crime qu’il niait avoir commis.  Soudain, il perdit de vue la chose qu’il s’évertuait à identifier.

Cheikh Amar écarquilla les yeux pour renouer avec la réalité. Envoyant le regard au large, il réussit à repérer l’énigme avec lequel jouaient habilement les vagues comme un jongleur dans un numéro de cirque. Une mouette émit un cri et se mit à tournoyer tel un avion de combat au-dessus de l’objectif repéré. Elle racla les crêtes des vagues puis reprit de l’altitude. D’autres mouettes la suivirent qui se posèrent sur un îlot inaccessible aux vagues. Aideraient-elles Cheikh Amar à élucider le mystère ? Le Caporal, fuirait-il ce lieu ou gommerait-il de ses yeux ce problème obsédant pour retourner à la cueillette du doum qui constituait son objectif initial ?

Tout alentour régnait un silence plus complice et suspect que de coutume. Qui viendrait à la rescousse de cet ancien combattant en cas de danger réel ? Quelle pourrait bien être l’origine de cette intrigue ? L’épave d’un vieux bateau échoué ? Une torpille susceptible d’exploser au moindre choc contre un autre corps ? Une caisse chargée d’explosifs jetée par les trafiquants d’armes ? Un conteneur de marchandises ? Un fût de pétrole ? Un cétacée heurté à mort par un pétrolier ? Un malheureux pêcheur dont la barque vulnérable aurait coulé au large ? Des questions à réponses supposées défilaient dans la tête de Cheikh Amar alors que l’objet du suspense poussé par des mains anonymes gagnait lentement la côte.

Le Caporal actualisa certaines batailles de la première guerre mondiale. Leur déroulement en temps réel réactiva toutes leurs atrocités. Des chars d’assaut français affrontaient leurs adversaires Allemands qui ripostaient aussitôt par le largage des bombes sur des soldats français et africains terrés dans les tranchées. Le sous-officier entendit aussi des commandants exhortant leurs subordonnés à donner l’assaut.  En tenue de combat, l’index sur la gâchette, il se pétrifia un moment de peur. Puis, arraché à sa rétrospection, il prit son courage à deux mains et se planta sur un rocher comme une sentinelle, un bâton à la main en guise de fusil.

– Mais pourquoi avoir peur ? Cet endroit m’est familier ! Tu es courageux, Caporal ! Se dit-il.

Il ajouta :

-Allez caporal Amar, en avant. Les Allemands sont des lâches !

 

Au gré du vent et des courants marins, plus la source de l’énigme se rapprochait, plus les questions épuisaient Cheikh Amar et les solutions se ramifiaient. A quelques mètres de lui, les vagues se déchiraient toujours avec détonation contre la fermeté des rochers. Des explosions de bombes ! Un vrai conflit entre les éléments de la nature ! Des batailles sanglantes du conflit mondial naquirent en gros plans devant l’ancien soldat puis s’éclipsèrent pour laisser place à d’autres plus barbares. Durant plus d’une demi-heure, les batailles ne cessèrent de se succéder, les unes aux autres dans cet espace d’affrontement !

De manière inaccoutumée, pareilles à une escadrille d’avions de combat, les mouettes luttaient avec Cheikh Amar contre le même adversaire encore non identifié. Elles tournoyaient toujours avec plus de cris et d’entêtement. Avaient-elles une idée sur l’énigme ? Venaient-elles de rater leur objectif ? Le déferlement ininterrompu des vagues à crinières blanches semblait s’affaisser au même endroit. Il angoissait Cheikh Amar en étalant le suspense dans le temps.

A une centaine de mètres, la main en visière, l’ancien militaire aperçut la morphologie de l’objet du suspense. Un énorme poisson ! La mer irascible soulevait le corps inerte, faisant apparaitre par moment la queue, la tête ainsi que les nageoires. Cheikh Amar poussa un long soupir de soulagement et renoua enfin avec son contexte spatial et temporel. Imperturbable aux bruits des vagues et aux cris des mouettes, il se déplaça avec prudence sur un rocher assez élevé et attendit l’aubaine.

« Approche, poisson. Tu apaiseras la faim des pauvres. Depuis des années, nous n’avons pas goûté à une chair savoureuse. » Se dit-il à haute voix.

Une puissante vague souleva le poisson, comme une mère soulève en l’air son enfant dans un jeu, et le lança devant Le Caporal entre deux rochers où il se coinça. Ce fut un thon de trois mètres de long dont le corps gris à grandes nageoires émettait des reflets sous le soleil. La Mer accomplit l’acte de générosité sans contrepartie. La Bienfaitrice irascible ne fait pas que ravir quelquefois les personnes chères aux familles pendant ses moments de colère. Elle reproduit la vie, la maintient et en fait cadeau.

Le thon semblait avoir achevé son odyssée en mer méditerranée. Les circonstances de sa mort au large importaient peu. On accorda la priorité au partage de cette aubaine et à sa consommation, une fois la nouvelle communiquée aux habitants. « Merci mer, je sais que tu es généreuse et toujours au côté des pauvres. Dieu t’a comblé de biens. Tu es toujours rassasiée. Continue à nous offrir ton excédent de richesses. Nous sommes reconnaissants », déclara Cheikh Amar toujours à haute voix.

Cheikh Amar promena les yeux en contre-plongée dans toutes les directions. N’apercevant personne, il se déchaussa et se coula entre les rochers. Il admira longuement l’offre de la mer dont il caressa le corps avant de se mettre à l’œuvre. Sous les cris des mouettes de plus en plus nombreuses, il remplit le panier de chair rouge toute fraiche. Avant le retour au Douar,   Cheikh Amar prit soin de couvrir le thon de branchettes.  Aussitôt informés, les adultes et les enfants, munis de couteaux et de paniers, se précipitèrent dans un nuage de poussière vers l’endroit indiqué éloigné du Douar de trois encablures. Imperturbables aux embruns, ils encerclèrent l’animal marin et en remplirent de chair les paniers.

Grâce à l’Ancien Combattant, tous les habitants consommèrent à satiété du thon. Même les chiens aboyant attachés devant les masures, les chats domestiques ronronnant devant les kanouns en hiver et les fantômes du Château Hanté s’en régalèrent. Pendant la cuisson, de chaque habitation, se dégageait le fumet agréable du cadeau de la mer. Les familles respectaient Cheikh Amar pour services rendus mais surtout pour ses qualités morales. En rentrant de l’école, je le trouvai maintes fois chez nous entrain de raconter à mon père les batailles inhumaines auxquelles il avait participé avec des africains et des confrères Maghrébins pour la libération de la France sous occupation allemande.

texte extrait du roman “Petits récits d’une cité perdue” de Abdelkader FERHI

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Abdelkader Ferhi est né le 30 janvier 1951 à Tipaza. Il a fait ses études primaires et moyennes dans sa ville natale, secondaires au lycée Ibnou-Rochd de Blida et supérieures à l’université d’Alger. Titulaire d’une licence en lettres françaises, il a enseigné de 1976 à 2011 au lycée Mohamed Rékaizi puis Taleb Abderrahmane de Hadjout. Il a été aussi chargé de l’encadrement des professeurs du moyen à l’Université de Formation Continue. Abdelkader Ferhi a commencé depuis 1972 à publier des poèmes dans des anthologies de prestige et à collaborer aux journaux nationaux et étrangers. Aujourd’hui retraité, il se consacre pleinement à l’écriture littéraire. L’auteur de « Soleil Totémique » est connu du public Algérien par ses poèmes publiés dans des anthologies, ses contributions à la culture et ses articles de presse.

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