«

»

Fév 05 2018

Imprimer ce Article

L056a Les nerfs à fleur de peau – Mamagly (OL.D)

©les nerfs à fleur de peau
©All rights reserved -Mamagly 056A(43)

(Lettre de Marie-Magdeleine Delabre à son fiancé ;
son frère résistant Jean Marie est en  déportation)

dessin de MM Delabre, illustré dans Bayard

 

 

lundi 25octobre 1943

Encore une semaine d’entamée, mes derniers jours de tranquillité. La vie revient vers moi, il faut que je m’y précipite. Je suis plus calme qu’hier ou j’étais vraiment bouleversée intérieurement. Pourquoi triste ? N’est-ce pas?  aucune raison ?…
Hier matin au réveil, déjà ça allait mal. Grandes décisions à prendre, accepter sans trop frémir et se révolter, accepter une fois de plus… Oh ce n’est pas terrible… Mais je n’ai pas encore fait mes actions de grâce… remercié pour les difficultés, les peines que m’envoie le ciel et qui sont faites pour éprouver ma force. Vaincre, se vaincre, il faut y arriver. C’est dur…
Alors ce dimanche j’étais désespérée, je l’espérais adoucissant.…

J’ai les nerfs à fleur de peau….

L’Attente…de Vous
Attente trois quarts d’heure métro…
Viendra-t-il… Viendra-t-il pas ?…
Il sait que je l’attends…
Alors, un peu plus, un peu moins…
Pourtant, il me dit  un quart d’heure !…
S’il était malade ?…
Revenir à la maison ?…
Oh, non, pour qu’on se moque de moi
et qu’on pense du mal de lui…
qu’on pense qu’il se paye ma tête… jamais…!

Alors j’attends ; défilé de personnes endimanchées.
Des regards curieux sur moi, ou intéressés.
Je n’aime pas cela ; c’est bête d’avoir l’air d’attendre.
Je prends un air détaché.
Je marche de long en large, et puis je m’assieds.
Oh, et puis tant pis, qu’ils pensent ce qu’ils voudront.
C’est lui que j’attends ; je ne pense qu’à lui.
Partez et repassez bonnes gens, mais ne riez pas tant !
Ces rires, ces chants m’écorchent…

Enfin le voilà. Tout est oublié.
Sauf ma tristesse lancinante du matin.
Je n’ai pas le droit d’être triste…
Aux yeux de Francis, c’est laid et gênant quelqu’un de triste,
parce qu’on a toujours un petit remords d’y être pour quelque chose.…
Sa tristesse propre est naturelle,
et sa mauvaise humeur que l’on fait passer sur le dos des autres.
Mais celle des autres ! incompréhensible ! ridicule ! encombrante !

Grisaille, temps triste, je n’ose pas lui donner le bras…
Je l’aime tandis qu’il pense à autre chose…
Le rendez-vous… j’attends… tout mon être, va vers lui.
Je ne pense qu’à lui, tandis qu’il parle et rit peut-être.
Il fait froid. Je monte et descend la rue. Francis,
Francis reviendra-t-il ou pas. Il reviendra…

Oubliée de nouveau l’attente anxieuse toujours.
Je marche à ses côtés, mes pensées sont toujours les mêmes.
Aux siennes, il en a de nouvelles, auxquelles je ne participe pas…
Métro et re-métro… pluie et re-pluie, attente et re-attente.
Toute seule… Tandis qu’il parle, brille, et… conquiert…
Qu’il soit heureux. Je l’attends… parce que je le veux bien.
Je n’ai pas à me plaindre. J’aime mille fois mieux
cette journée passée à marcher de long en large sous la pluie,
claquant un peu des dents, mais où je saisis quand même par apparitions, son visage qui redevient triste et de mauvaise humeur, dès qu’il ne s’agit pas de se faire aimer et admirer.
Je préfère cette journée là, mille fois oh oui,
à celle qui aurait pu se passer,
toute seule assise au fond d’un fauteuil chez grand-papa.

Re-métro, visite à Nelly, je rêve d’une pièce chaude et douce de tranquillité.
Il va falloir encore parler, écouter parler. Je me sens sauvage plus que jamais.
J’ai les nerfs à fleur de peau. Des remords d’être ainsi..

Votre petite mali

©les nerfs à fleur de peau(43)

 

5+

Née le 28octobre 1922, Marie-Magdeleine Delabre fille De Maurice Delabre (Cour des Comptes) et de Marie Aline Cousin, vécut au 14rue de beaune à Paris07.
1ère aux Beaux Arts, non notée, en dessin. Elle entra dans la résistance dès le début en compagnie de son frère Jean-Marie Delabre (arrêté le 20/07/44, puis déporté). Elle fut courrier à Défense de la France, où elle y croisa son futur époux Francis, lui-même chef de liaison médicale France-Nord. Benjamine (pseudo) fut arrêtée le 04/08/44 à Paris, puis déportée à Ravensbruck, et Koenigsberg sur Oder, par le dernier train parti de Paris, avant la libération de Paris. Libérée en Mars45 par Joukov. Elle revint en France en torpilleur anglais, de Odessa à Marseille.... Elle eut treize enfants.
Décorée de la Légion d'Honneur et Médaille de la Résistance
cette correspondance fut établie de 1943 à 1966, avec son amour....

Lien Permanent pour cet article : https://www.plume-de-poete.fr/l056a-nerfs-a-fleur-de-peau-mamagly-ol-d/

4
Poster un Commentaire

avatar
4 Sujets de commentaires
0 Réponses de commentaires
1 Suiveurs
 
Réaction sur ce commentaire
Le plus important commentaire
4 Commentaires des Auteurs
Christian SatgéChanTal-CFattoum AbidiDelloly Commentaires récents des Auteurs

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

  S'abonner  
Plus récents Plus anciens Plus de votes
Me notifier pour :
Christian Satgé
Membre

Somptueux et poignant.

ChanTal-C
Modérateur
ChanTal-C

Quelle lettre magnifique…
impatience, souffrance de l’attente,
et surtout cet Amour immense….
Quelle sincérité posée dans ces mots
Très bel écrit
Merci Mamagly

Chantal

Fattoum Abidi
Membre
Fattoum Abidi

Waw qu’est ce qu’il beau et captivant ce texte sortant d’un coeur triste, bravo Mamagly,
Mes amitiés
Fattoum.

Delloly
Modérateur

Cette écriture de 75ans est si moderne, qu’elle ne peut que nous toucher
d’autant que correspondance il y eut….
wow j’adore
OLiver

Optimization WordPress Plugins & Solutions by W3 EDGE