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Nov 05 2017

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L041b Un dimanche tranquille – Mamagly (OL.D)

©Un Dimanche Tranquille
©All rights reserved -Mamagly L041b(43)

(Lettre de Marie-Magdeleine Delabre à son fiancé)

Dimanche 26 septembre 1943 14heures45

Ah, dimanche ! Beau dimanche, gai dimanche, quelle joie ! Quelle douceur, quel bonheur et comme cette jeune fille est contente et heureuse de cette longue journée en perspective. Bonheur des bonheurs, joie des joies, quelle douce invention ! Quel plaisir en perspective ce dimanche dans un fauteuil trop profond ou sur un canapé trop vaste….

 Enfin !… Il faut prendre son parti de tout, vous désirez que je sois optimiste… alors que je ne vous regrette pas… Chantons, dansons, dansons, rions comme je suis gaie, comme j’ai envie de rire !…
 Pauvre Marileine. Quelle nature effrayante… Ce serait si simple et si facile d’être la petite fille calme comme ma cousine assise près de moi.

 Suzon est passée me voir… Je lui ai posé la question : « suzon, tu aimes le dimanche ? Toi ?… Elle a ouvert de grands yeux verts bleus qui ne ressemblent guère aux miens, me dévisageant avec surprise…

« Oui… Bien sûr, pourquoi ? Vrai ». J’ai ri, enfin j’ai fait semblant de rire, le coeur n’y étant pas et j’ai dit:

« Oh, tu sais, une question comme ça… qui me passe par la tête… » Heureusement je passe pour une originale finie auprès de ces petites cousines qui sont très gentilles, qui m’adorent (!) mais qui trouvent plus simple de ne pas avoir trop d’idées personnelles et d’accepter tout simplement de croire tout ce qu’on leur a appris comme étant juste.

Âmes simples et claires, sans complications…
 
 Je ne dis pas que je les envie… Non… Brrrr…. J’ai froid, c’est stupide mais j’ai froid.

 Je pense à vous, que faites-vous, où êtes-vous ? Je sais que vous êtes occupé et que pour vous la journée passera vite. Tant mieux, je ne vais tout de même pas, parce que je suis malheureuse, vous souhaiter de l’être aussi ! Oh non !

 Mais je m’en veux, à mort (ça viendra peut-être, je vais peut-être tombée gravement malade !avec cette douleur » Je parle de ma crampe sous le bras de mon épaule…) Je m’en veux de mon peu de cran, si je peux m’exprimer ainsi !

 Sourire, sourire, je devrais sourire toujours, ne pas montrer mon bouleversement intérieur. Pourquoi faire partager aux autres sa tristesse. C’est gênant la tristesse des autres. Je vous demande pardon Francis de vous avoir laissé saisir, au téléphone, un peu de la sourde tristesse qui m’oppressait soudain. Heureusement vous n’en aurez saisi qu’un petit peu, j’espère. Et vous l’aurez vite oubliée.
 
Mes cousines sont là !… Sans elles… Que ferais-je ? Je viens de leur proposer de partir sous cette averse… Elles ont ri croyant que je blaguais. Pourtant une bonne douche froide, c’est le seul moyen de calmer les nerfs. Et ce serait une douche.
 
 Je dis des bêtises de temps à autre pour faire rire mes cousines. Et tout mon après-midi va se passer à cela, je le sens. Je vais me faire du mal, beaucoup de mal, comme toujours quand j’ai une peine farouche et que je dois la cacher. Qu’il ne m’est pas permis d’en souffrir un bon moment toute seule. Qu’il me faut vivre au milieu des personnes qu’il me semble ne pas connaître mais des étrangères, et dont la présence m’est soudain pénible. Elles ne sortiront pas durant toute cette journée : la profonde ironie de mes propos, car je serais méchante pour moi même. Et-pourtant, il y a des moments, quand ça va mal, comme cela, où il paraîtrait presque bon d’être cruel avec les autres…
 
 Vous voyez comment je suis gaie aujourd’hui… Et pourtant hier, quelle douceur, et comme j’étais heureuse… Ce matin j’ai vu Nelly. amie charmante, enthousiaste. J’aimerais que vous la connaissiez. elle vous dirait certainement beaucoup de mal de moi. Elle m’a dit de jolies choses pour le plaisir. Elle sait bien que je ne suis pas comme avant, me-disant que je n’étais pas tout à fait semblable, qu’il y avait en moi quelque chose qui rayonnait, et qu’elle en était heureuse. Elle a sauté en l’air à plusieurs de mes réflexions comme Vous, ne supportant pas que  je me dénigre. Plus tard je vous dirai ce que je lui avais dit pour qu’elle saute en l’air, si l’on peut dire….. J’espère bien vous la présenter un jour, mais il ne faudra pas la croire, ni l’écouter, si elle vous parle de moi.
 
 Il y a trois mois, je pensais que l’affection et l’amitié étaient suffisantes, surtout difficiles à dépasser… Ma famille que j’aime beaucoup, mes amies… Nelly, Odilon, Nanette… Et puis… Tout cela, tout en continuant à exister, s’est reculé avec vous.

 C‘est formidable, merveilleux. Je m’aperçois bien de la force de cet amour quand je suis heureuse et quand je suis triste. Heureuse, comme jamais avec une force et en même temps une douceur impossibles à décrire. Et triste, comme jamais aussi. Alors que pourtant il y a autour de moi des vides irréparables qui devraient me causer une tristesse plus profonde que celle que je ressens, en ce moment par exemple…

Je vous aime

Votre Marileine ©(43) 

 

3+

Née le 28octobre 1922, Marie-Magdeleine Delabre fille De Maurice Delabre (Cour des Comptes) et de Marie Aline Cousin, vécut au 14rue de beaune à Paris07.
1ère aux Beaux Arts, non notée, en dessin. Elle entra dans la résistance dès le début en compagnie de son frère Jean-Marie Delabre (arrêté le 20/07/44, puis déporté). Elle fut courrier à Défense de la France, où elle y croisa son futur époux Francis, lui-même chef de liaison médicale France-Nord. Benjamine (pseudo) fut arrêtée le 04/08/44 à Paris, puis déportée à Ravensbruck, et Koenigsberg sur Oder, par le dernier train parti de Paris, avant la libération de Paris. Libérée en Mars45 par Joukov. Elle revint en France en torpilleur anglais, de Odessa à Marseille.... Elle eut treize enfants.
Décorée de la Légion d'Honneur et Médaille de la Résistance
cette correspondance fut établie de 1943 à 1966, avec son amour....

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ChanTal-C

Quelle lettre ! Tant de fantaisie, de joie, et d’amour dans chaque mot.
Merveilleuse écriture légère et profonde en même temps….
Un vrai bonheur à lire jusqu’entre les lignes et les mots
Merci Mamagly, c’est superbe
J’adore
Chantal

Claudine Martin
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Claudine Martin

j’ai adoré…. c’est si beau ; elle est magnifique
Merci Olivier

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