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Nov 08 2018

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Jouer dehors – Guillaume Aatira

Jouer dehors

 

Mince ! Le portail est fermé !

— Désolé, on ne peut pas entrer dans l’école.

— Où allons-nous jouer alors ? 

Réfléchis, réfléchis…

Le parc Nippori : trop loin…

Le parc naturel d’Arakawa : mouais…

Je sais ! Le terrain de jeu du parc Hara. On y sera dans une dizaine de minutes maxi.

 — J’ai une idée. On pourrait se rendre au parc Hara. C’est un peu plus au Nord, vers les berges de la Sumida.

— Parfait ! 

Ah ! Enfin un sourire. Il me paraissait bien triste à la vue de la cour de l’école. C’est sacrément dommage que Haru et Ichiro ne soient pas venus avec nous. Pfff… Ce sont des poules mouillées. Ils avaient surement peur d’attraper froid par ce temps. Ben, qu’ils restent chez eux ! Je suis un homme moi et j’ai trouvé un ami avec qui passer la journée.

Au fait, on n’a pas beaucoup parlé sur le chemin. Il faut que je me présente. Comme ça, je pourrai en savoir un peu plus sur lui.

 — Euh… Je ne me suis pas présenté, je m’appelle Yukio Tanaka. Et toi, comment t’appelles-tu ?

— Mon nom est Issei.

— Et tu vis à Arakawa toi aussi ?

— Oui. Près de la station Nippori.

— Mais c’est tout au sud de la ville ! Que fais-tu si loin de chez toi ? Tes parents te laissent te balader seul en ville ?

— Mon père ne se préoccupe pas vraiment de ce que je fais. Il travaille beaucoup.

— Je comprends. Mon père travaille au commissariat de police et il bosse sans arrêt. Je te voyais seul dans la rue en bas de chez moi, tu n’as pas d’amis ?

— Non. Les autres enfants ne veulent pas trop jouer avec moi. Ils disent que je suis un vagabond, que je sens les ordures. Leur parent leur interdit de me parler.  Alors je me promène dans Arakawa pour trouver quelqu’un avec qui m’amuser.

— Tu dois bien connaître la ville alors.

— Oui.

— Super ! Sache, Issei, que tu peux être content d’être tombé sur moi ! Tu n’aurais pu trouver dans tout Tokyo plus drôle compagnon. 

Le voilà qui rigole ! C’est encourageant !

Allez. Il faut qu’on se bouge.

C’est fou tout de même, les magasins et les restaurants sont fermés. Pourtant nous sommes samedi ; ils devraient être bondés. Les commerçants sont encore dans leur boutique : les lumières sont allumées.

Pourquoi se terrent-ils ?

Bah ! C’est le froid tombé sur la ville qui les fait rester chez eux. La météo avait prévu de la pluie en début d’après-midi. Normal, avec toute cette chaleur accumulée ces derniers jours, les averses sont inévitables.

Moi, je suis bien content qu’il pleuve. L’été a été torride et je n’en pouvais plus de rester dans ma chambre avec le ventilateur allumé. Maman et papa m’interdisaient d’aller jouer dehors parce qu’ils craignaient que je chope une insolation. Résultat, il préférait que je cuise à la maison. J’ai cependant ma petite idée concernant cette interdiction : ils voulaient que je fasse mes carnets de vacances et que je relise mes cours de l’année précédente.

Les adultes, ils feront tout pour me gâcher la vie.

En parlant de vacances…

— Tu vas à quelle école ? Moi, je vais à l’école primaire Daigo Haketa.

— Je… Je ne vais plus à l’école.

— Quoi ?!!

— Mon père s’occupe de mon éducation.

— Mais il fait quoi comme métier ton père ?

— Il est poète.

— Poète ? Tu m’as dit qu’il travaillait beaucoup.

— Et il travaille beaucoup.

— Mon père répète que les artistes sont tous des pauvres.

— Nous ne sommes pas des gens riches mais nous vivons humblement et cela nous satisfait amplement.

— Tu n’as donc pas de jouets, pas de figurines, pas de consoles ?

— Rien de tout ça. Je n’ai que ma lanterne en papier pour jouet. 

J’aurais dû me douter qu’il était miséreux ; à part sa lanterne, il ne porte sur sa tête qu’un parapluie sans manche, ce qui me semblait bizarre comme chapeau mais vu sa pauvreté, je comprends mieux. En tout cas je le plains : ne pas avoir d’amis, ni de jouets. Que peut-il faire de ses journées ?

— Mais si tu n’as personne avec qui t’amuser ni de jouets, qu’est-ce que tu fais?

— Je danse, je me raconte des histoires et je chante.

— Tu dois sacrément t’ennuyer.

— Oh non, je sors beaucoup et je ris.

— Pourquoi est-ce que je ne t’ai jamais vu avant ? Ces derniers jours, il faisait beau, non ?

— Je n’aime pas le soleil. Il me fatigue. Alors quand il fait beau, je dors toute la journée ou j’écoute les leçons de mon père. 

Pas étonnant qu’il n’ait pas d’amis, s’il attend que le ciel se couvre pour pointer le bout de son nez dehors.

Tiens ! Monsieur Kimura, le buraliste près de l’école. Qu’est ce qu’il fait près de la vitrine ? Il tient sa fille près de lui. Il nous regarde passer.

— Bonjour Monsieur Kimura 

Ça alors, il a fermé les rideaux…

Asuna ne m’a même pas salué ! Je voulais l’invitée à jouer avec nous. Tant pis pour elle, elle aurait pu venir avec nous au parc  mais elle est aussi froussarde que Haru et Ichiro.

Pourquoi Issei s’est arrêté ? Il a du voir quelque chose…

Il pleut.

Et il se marre maintenant !

— Issei, qu’est-ce qui te fais rire ?

— Yukio ne sens-tu pas la pluie?

— Bien sûr que je la sens

— C’est merveilleux, non ?

— Si tu le dis…

Issei est un garçon bizarre.

Non, mais… Il chante en plus ?!!

— Les gouttes de pluie,

     Sur les toits et dans les flaques,

     Jouent à disparaître.

     Je voudrais tant que mes pleurs

     Et mes sanglots soient comme elles.

— C’est un des poèmes de ton père ?

— Oui

— C’est pas très joyeux.

 

— Au contraire, Yukio, au contraire ! C’est la joie même. C’est la sagesse de celui qui se contente de ce que le ciel lui offre et qui observe dans la beauté du monde, sa propre existence. 

Alors lui, il connaît bien les leçons de son père : il parle comme un livre.

Bon, il faut qu’on se remette en route avant que nous ne finissions trempés.

— On y va ?

— Oui, excuse moi. Hahaha !!! 

Le parc est deux rues plus loin. Tant mieux. J’espère que l’on y restera pas trop longtemps : je ne veux pas plus inquiéter maman et papa. Ils pleuraient tous les deux quand ils m’ont vu dehors. Je leur souriais et leur faisais des signes, mais ils ne me répondaient pas. Ils ne pouvaient pas s’arrêter de pleurer. J’étais triste de les voir comme ça, mais Issei était tout seul dans la rue ; il fallait que je sois à ses côtés. Et je voulais jouer.

Moi aussi, je me sentais seul.

Cool, le parc est désert. Les toboggans sont tout mouillés et le tourniquet aussi mais c’est pas grave : on peut enfin s’amuser.

— Viens Issei ! Allons faire de la balançoire. Attends… Donne moi ta lanterne. 

Qu’est ce qu’il est léger ! En le poussant, j’ai cru qu’il allait s’envoler.

— Tu aimes bien la balançoire ?

— Oui, Yukio, mais est ce qu’on peut aller au terrain de sport ?

— Tu connais le terrain de sport ! Tu dois vraiment bien connaitre la ville.

— Oui, j’aime bien jouer là-bas quand il pleut. 

Ok… On peut couper par l’immeuble pour s’y rendre plus vite. Pourquoi ne m’a t-il pas dit dès le début qu’il souhaitait aller à ce parc ?

Rah ! J’en ai marre ! Je ne vois plus rien à cause de la pluie. C’est comme si un voile s’était abattu sur le parc.

Je suis trempé, maman va me tuer quand elle verra l’état de mes vêtements. En plus, j’ai même pas pris de pull ou de veste. Je vais tomber malade, c’est sûr. J’entends déjà papa crier : « Pourquoi es-tu parti sans notre permission avec un gamin que tu ne connais même pas ?!! Tu es fou, Hein!! On se faisait un sang d’encre à te voir t’éloigner. Tu seras punis, Yukio. File dans ta chambre ! »

Ouais, J’ai hâte de rentrer.

  Le terrain est parsemé de flaques et beaucoup trop boueux. Il vaut mieux ne pas jouer au foot… Maman va me tuer si je reviens à la maison sale comme un cochon.

— Issei, tu peux me donner mon ballon s’il te plaît ?

— J’ai jeté ton ballon.

— Pourquoi as-tu fait ça ?

— Je ne voulais pas jouer au ballon.

— Mais c’était mon ballon. Tu n’avait pas le droit de faire ça !

— Oh ! Excuse moi ,Yukio, pardonne moi. Tu peux garder ma lanterne si tu veux. 

Maigre compensation. Je vais accepter: il commence à chialer.

— Merci Issei. Je te pardonne. 

— Chouette !!! Je vais te montrer ce que tu peux faire avec. 

— Où est-ce que tu m’amènes ? 

— Tu vas voir ! 

Ouais. Je crois qu’il est frappadingue.

— Une flaque d’eau… Tu fais tout ce cirque pour… Une flaque d’eau.

— Non, non. C’est pas pour la flaque d’eau. Regarde. C’est ma lanterne. Rapproche-toi et dépose la sur la flaque. 

La lanterne flotte.

— Mais c’est génial dis moi.

— Tais-toi, Yukio, et regarde la lanterne. 

Qu’est ce qu’il me veut à la fin avec sa lanterne ?

— Tu sais Issei, je pourrai acheter un autre ballon. Reprends donc ta lanterne. Je ne veux pas t’enlever le seul objet que tu possèdes et… Attends. C’est moi ou elle s’est allumée !!! Ta lanterne, elle s’est allumée !!!

— Tada !!!

— C’est trop bien. Alors c’est un gadget qui fait apparaître une petite flamme au contact de l’eau.

— Oui… On peut dire ça. 

Oh non ! Il me retend sa lanterne. Je me sens obligé de la prendre ; Issei a l’air de  me vouloir me la donner à tout prix.

— C’est très gentil de ta part, mais je n’ai rien à t’offrir en retour.

— Ce n’est pas grave. Tu as tant fait pour moi. Tu es venu à ma rencontre alors que tout le monde me tournait le dos. Tu as pris de ton temps pour être avec moi. Tu es mon ami, Yukio. Un drôle de compagnon.

Parle pour toi, Issei. De nous deux, je pense que tu es le plus bizarre.

— Tu as peut-être raison. Hahaha… Je suis ravi de t’avoir rencontré. Sache que je ne t’oublierai jamais.

— Tu veux déjà partir ? On vient d’arriver.

— Mon père doit m’attendre… J’ai pris du retard dans mes leçons.

— Bon… Je pense que rien ne pourra te retenir.

— Rien… Au revoir Yukio

— Au revoir, Issei. 

Il part en direction du sud. La pluie n’a pas cessé de tomber et je ne le vois déjà plus.

C’était marrant cette petite escapade jusqu’au parc. Je me demande si je le reverrai un jour. Quand je raconterai cette histoire à Haru et Ichiro, ils se mordront les doigts de ne pas m’avoir suivi. Rentrons à la maison maintenant…

Qu’est ce qui traîne par terre ?

Le chapeau d’Issei !

Je jurerais l’avoir vu avec quand il est parti.

Si je reste encore la tête nue sous la pluie, je vais tomber malade. Pourquoi ne pas me servir du parapluie d’Issei ? Je pourrai me protéger, puis je le lui rendrai la prochaine fois que je le croiserai. Il n’est pas très confortable mais je m’y ferai bien.

Allez, rentrons à la maison.

Saleté de temps, j’espère qu’il fera beau demain…

Toutes ces gouttes de pluies, elles…Elles… Les gouttes de pluie, elles… Elles me chatouillent ! C’est… C’est si drôle, leur clapotement. Hahaha !!! Vive la pluie!!! Vive le mauvais temps !!!

Les oiseaux gazouillent,

Abrités par les grands arbres.

Ils chantent leur joie.

J’ai écouté leurs chansons

Et j’allume ma lanterne.

Allez… Chantez oiseaux… Et brille ma lampe. Hahaha… Brille comme un petit soleil ridicule…Je danse pour vous, nuages… Papa, papa, regarde moi danser… Je t’aime papa… Ecris moi d’autres poèmes sur la pluie. Ah ! Que c’est bon de jouer dehors… Mais je dois rentrer à la maison… À la maison ? Non, non et non ! Je veux encore jouer dehors. Haha… Qui voudrait bien jouer avec moi ?

.

©Guillaume Aatira – 08/11/2018

 

 

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Jeanine Chatelain (Belle des Bois)
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Jeanine Chatelain (Belle des Bois)

Merci, cela me rappelle les barques en papier qu’on faisait quand il y avait de l’orage et que l’eau gonflait les caniveaux, des jeux simples et le bonheur avec les amis d’enfance, qu’il est loin ce temps.

Christian Satgé
Membre

Texte rafraichissant en ces temps où on votive moins en monistes enfants jouer dehors en raison, souvent, de jeux venus de ce pays du Soleil Levant que vous évoquez si bien dans cette scène en prose à la poésie constante.

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