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Avr 12 2019

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Deuil (suite ) – Philippe X

   TRADITIONS SÉCULAIRES

                         

   Il est des us et coutumes chez vous comme dans le monde des gens du voyage.

   Un événement commun à ces deux mondes sera vécu de façons différentes.

   Comment célébrer un deuil, quels sont les rites ? J’ai la chance d’avoir le cul assis entre trois chaises.

   J‘ai « subi » les cérémonies « bien de chez nous », les veillées mortuaires des « calés » (gitans Catalans ) des tziganes, des Manouches.

   C‘est de cette ethnie que je vais vous révéler les coutumes.

   Ce que je vais vous conter est l’aboutissement d’un long cheminement dans lequel deux cultures se sont côtoyées, toisées, jugées et enfin , acceptant les différences, ont fait de telles sortes que les portes se sont ouvertes… Mais sans baisser la garde.

    Les obsèques ont eu lieu la veille, en présence de toute la famille, mais là il s’agit d’un rite ancestral chez nous : lorsqu’une personne décède, on ne doit rien garder, il n’y a pas d’héritage. Chaque membre de la famille choisit un objet en souvenir du défunt et ensuite, on brûle la caravane.

    Le feu est un symbole sacré qui nous aide à faire le deuil explique Jean P…. « J’ai demandé ton accord car c’est la première fois qu’un tel cérémonial a lieu à Vic-le-Comte d’autant que les jeunes abandonnent de plus en plus cette coutume. »

   Après l’avoir vidée de tout produit pouvant être dangereux, Jean a donc aspergé d’essence la caravane puis y a mis le feu. Entouré de ses enfants, de ses frères et sœurs, il a regardé brûler jusqu’au dernier moment et malgré la chaleur ce qui fut sa maison et celle de sa maman.

   Ces actions ont une valeur importante : elles préservent les familles en décourageant l’âme du défunt ” le mulo “ de tourmenter les vivants.

   Au delà d’une pensée magique et surnaturelle, elle considère que l’âme d’un défunt, s’il ne lui est pas rendu hommage dans les règles, pourra revenir “tourmenter les vivants”.

   Cela va très loin puisque ces êtres morts-vivants laissés en zone intermédiaire  peuvent agir -selon ces traditions- sur les humains au point de pouvoir s’accoupler avec des femmes bien vivantes.

   Durant les deux derniers jours a eu lieu la veillée ;

   Les hommes ne se sont pas rasés, ils ont enfilé leurs plus beaux habits, quittent à en « trouver » par n’importe quels moyens…. pas de travail au cours de la journée, pas de musique, pas de radio ni de télé….. l’alcool est prohibé et les repas sont allégés. Au cours de la veillée, des litres de café et de potage sont distribués aux nombreux participants.

   Il faut tenir le coup durant ces deux nuits… les conversations abordées concernent uniquement la vie du défunt, toutes querelles sont oubliées jusqu’à la fin de la cérémonie…. après c’est une autre histoire !

   Quelque temps auparavant j’avais bu le café en compagnie de la « phuri dai » (vieille femme). 

   J‘avais reçu l’invitation de la part d’une de ses belles-filles, fait très rare.

   La vieille femme était assise sur les marches de sa caravane l’air pensif sirotant un ersatz de café, je suis resté dehors comme le veulent les us et coutumes.

   Sa belle-fille, à ses côtés, ne pipait mot, aspirant bruyamment de petites goulées de café, l’air était vif, le camp étrangement silencieux. 

   Même les habituels curieux qui venaient roder aux alentours de mon camion à chacune de mes visites, avaient dû ce matin-là rester au lit.

   L‘ancienne restait muette, sa bru continuant à aspirer son café fixant le sol du regard. Aucun homme de la famille n’était présent ce qui constitue un grave manquement et en d’autres circonstances cela m’aurait valu de sérieux problèmes.

   À ma dernière lampée de café, j’ai rendu le bol vide à la belle-fille qui, à mon grand étonnement, pivota sur elle-même pour entrer dans la caravane me laissant le bras tendu, seul face à la vieille mère.

   Alors que je ne savais quelle attitude adopter, l’ancienne releva le menton et planta ses yeux dans les miens tout en ce saisissant du bol.

   J‘ai touché ce jour-là un câble de vingt mille volts. J’étais tétanisé, sans réactions aucunes, pétrifié. Je ne sais combien de temps a duré cet instant de statue de sel.

   La vieille Manouche est rentrée dans son logement nomade sans prononcer une parole, sa belle-fille en se mettant face à moi avait un visage serein, reposé comme rassuré.

   Je n’ai rien compris, certainement que j’ai dû les traiter de « puri yalli y dinli »  (pauvre vieille folle)  qu’ai-je fait après ? Mes souvenirs se perdent dans les couloirs du temps.

   La vieille femme a rejoint ses ancêtres peu de temps après ma visite.

   Le temps de la crémation étant passé, les restes de la caravane ont été dispersés dans mon chantier de récupération de ferraille et de démolition.

   Quelques matins précédents, une délégation de six hommes s’est présentée sur mon chantier de récupération de métaux.

   Elle était menée par le chef de famille, grand escogriffe replié sur lui-même, donnant l’impression d’avoir une taille normale et qui, lors de la discussion, vous posez deux énormes mains sur vos épaules, plantant son regard de fou dans vos mirettes. Il se dépliait pour vous toiser de ses deux mètres dix en grinçant des dents dans le but d’impressionner son interlocuteur. Une serpette disproportionnée de vannier ornait la ceinture de son pantalon de velours côtelé.

   « Il faut que nous causions » Au ton des paroles et à l’attitude des plénipotentiaires de ce royaume des sous-doués en communication, j’ai bien vite compris l’intérêt d’avoir les oreilles en service et les sens en éveil.

   Celui qui avait embrayé la question se nommait « RITON » .

   Fils aîné, Riton qui devint mon ami, l’accompagnait en de telles circonstances, non pas pour le protéger mais pour endiguer ses débordements.

   Il était flanqué à sa droite d’un de ses frères ” Bobelin”. Personnage haut en couleur, adoptant une position caractérisée lorsqu’il parlait. Le pied gauche en avant, l’avant-bras gauche en appui sur la cuisse, Il ne fixait que très rarement son interlocuteur. L’homme portait une petite moustache noire qu’il entretenait en la noircissant au charbon de bois.

   L‘autre membre de la garde rapprochée était son gendre préféré. Cet homme, le Vieux ” tout en rondeur ” arborait un sourire hollywoodien. En discutant il secouait la tête qui lui servait de tour de contrôle lui imprimant des rotations de quasi 360 degrés, toujours sur le qui-vive, en éveil et à l’affût de quelques bons tours à jouer aux gadgés.

   Le dernier des Pieds nickelés avait la position enviée de gendre de la petite fille. Son surnom ”Bani” ne m’a jamais été traduit, tout le monde s’accordait à dire que c’était un gars bien. Pesant cent kilos ressemblant à un stère de bois par ses proportions, la nature l’avait doté d’une pilosité monstrueuse. De dos, vous ne pouviez faire la différence entre ses cheveux longs et les poils du dos qui se rejoignaient. Détail marrant, il était roux et avait les yeux bleus en forme de billes du loto sur une gueule toute noire.

    Hormis Riton, ils avaient en commun l’amour de l’alcool et s’entendaient comme larrons en foire.
Quand ces messieurs causaient affaire, ils formaient un cercle au tour de leur client qui, harcelé de questions complètement farfelues et d’attitudes quasi-menaçantes, se trouvait déstabilisé.

   « on va venir chez toi, brûler la caravane de la Mère, ce sera après-demain enfin de soirée, on veut pas de témoins chez les gadgés ».

    Comment refuser et résister à une demande si bien adressée, toute en subtilités . C’est une marque de confiance.

    Seul ”RITON” a conservé la vie. Ses frères de la route ont facilité le travail de la grande faucheuse en pratiquant un style de vie comparable à la « roulette Russe »

    L‘alcool, le tabac, ont été les représentants légaux de la mort.

    L‘abus de viandes grasses de mauvaises qualités ont fait taire  «les hauts le cœur ».

    Pour être sûrs et certains de ne pas trop traîner sur cette terre en pleine mutation, la vitesse d’une voiture conduite en état d ‘ébriété s’est montrée d’une efficacité redoutable.

    Bien décidé à ne pas rester seul au risque de s’ennuyer, le dernier s’est empalé sur un couteau qu’un ennemi lui tendait…… ainsi se sont enfuies des années de souvenirs, me laissant seul à mon tour.

    Je revois souvent leurs gueules noircies, fendues d’un large sourire ; ils se moquent de moi gentiment, je sent leur souffle de vie, parfumée à l’éternité d’un «Grand cru Bordeaux classé », tous ont la main tendue dans votre direction, il me semble les entendre dire :

    «  Eh bien, qu’attends-tu ? Vas-y, raconte leur…. t’as peur de leur dire la vérité ? ».

   

   Non, je crains de ne pas être compris.

.

    ©Philippe X – 12/04/2019

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'' nul n'est prophète en son pays''...c'est pour cette raison que je voyage.
''Convier quelqu’un, c’est se charger de son bonheur pendant tout le temps qu’il est sous notre toit.''...vous êtes mes invités, au banquet de la littérature....

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Anne Cailloux
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Ses us et coutumes qui se perdent et qui remontent de la nuit des temps
fait changer ses peuples et les mentalités qui vont avec, mais qui peut comprendre
ce genre de coutumes.. bien dommage, elles resteront marqués grâce à des gens comme vous..
merci de cela
Ps: Comme je disais, Goupil et Ysengrin, copain comme cochon//
Lool
Anne

Christian Satgé
Membre

Des portraits craints de vérité et toujours cette description d’un monde si près de nos yeux et pourtant si éloigné de notre compréhension. Merci et bravo, Loup pour ce voyage au pays d’à côté de nous.

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