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Sep 21 2017

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Déclin et Tour Eiffel – Abdelkader Ferhi

Déclin et Tour Eiffel

Soudain, comme par enchantement, une force mystérieuse nous arracha à notre contrée et à la frénésie de la modernisation. Nous fûmes surpris par la réversibilité du temps. Par miracle, nous gardâmes nos réelles proportions. Les créatures terrestres et les réalisations humaines les plus impressionnantes défilèrent sous nos yeux ! Dans le cosmos, errait notre planète, réduite à une bille d’argile faiblement éclairée par le soleil estival assoiffé se préparant à s’abreuver de toutes les eaux des Océans. Des éruptions volcaniques apparurent telles des points insignifiants ça et là, entraînant de violentes secousses telluriques. Farès, passionné de magie, resta abasourdi et fasciné par les métamorphoses de la nature et de l’univers. Était-ce le retour non programmé à la première poignée de poussière qui forma l’embryon de la Terre ?

     Vus en plongée, des êtres humains de toute race, langue et dimension, métamorphosés en arbres sans racines retournèrent aux graines ensemencées par les vents dans les sédiments. Ils se méfiaient surtout des pyromanes justifiant leur raison d’être par la puissance de feu, les génocides et les incinérations de vastes forêts. L’Amazonie, abritant faune et flore, réduisait de manière spectaculaire ses proportions réelles. Des animaux sauvages, devenus inoffensifs, nous assenèrent des regards en contreplongée avant de fuir à toute vitesse avec des cris de détresse. Farès n’y comprit rien.

    Que de richesses halieutiques furent révélées par le retrait de la mer ! Les Océans, en un phénomène de marée basse, exhibèrent toutes les espèces de flore et de faune avant l’absorption solaire. Les animaux marins frétillaient puis luttaient de toute leur énergie contre la disparition dans un tourbillon argenté sous les rayons du soleil réduit à une ampoule de faible éclairage. Les eaux des fleuves navigables qui serpentaient entre nos jambes chancelant charriaient des bateaux de tout tonnage à la dimension de bâton d’allumettes.

     Nous nous adossâmes au tronc sans écorce du plus vieil arbre de la Forêt des Diables.     Coupé du monde, le végétal ne remarqua pas notre présence. Témoin de la naissance de la première plante qui donna la flore, il semblait plongé dans une profonde communion et danse sacrée avec les forces occultes. Nous nous faufilions entre les corps immobiles sans membres avec la crainte morbide de recevoir à tout moment des coups mortels sur les têtes endolories. Nous nous sentions libérés de l’engrenage du temps : il n’existait ni passé ni futur. Le présent servait seulement de repère de transit vers toutes les destinations aléatoires.

     Ce processus de réduction des proportions nous émerveillait et nous angoissait à la fois. Dans une procession fluviale d’hommes et de femmes Farès aperçut Dzira en miniature lui sourire. Il voulait lui adresser un message mais sa langue figée ne daigna proférer mot. Le moindre vocable le compromettrait à vie.  Dans cette contrée instable où même les langues étaient minées, il fallait surveiller son ombre et sa langue Dans le Royaume des Diables le taciturne est plus suspects que les loquaces.

    Des civilisations entières présentèrent quelques instants leur apogée avant de basculer dans la décadence. Les mégalopoles avec leurs gratte-ciels et la diversité de leurs moyens de transport ultramodernes se pétrifièrent avec leur population avant leur engloutissement par un Océan de Sable. Sans nul doute, l’humanité cheminait vers sa négation après des millénaires d’existence dans les conflits et de réalisations scientifiques et technologiques spectaculaires.

     Chauves et le dos courbé par des siècles de recherches dans toutes les disciplines scientifiques notamment en chimie et en biologie génétique, des savants réduits à la taille de souris et de bébé-singes s’affairaient en silence dans des laboratoires extravagants pour tenter de sauver l’humanité avant sa disparition intégrale. Tels des automates, ils s’acharnaient dans des recherches épuisantes. L’homme, qui se croit à la mesure de toute chose y compris parfois de la mort, prit aussitôt conscience de sa petitesse.

     Des raisons futiles furent invoquées pour la construction de la muraille de Chine. La protection des frontières chinoises du Nord n’était qu’un prétexte tout comme les affrontements entre les tribus voisines et les éleveurs Chinois suite au mélange de leurs troupeaux. On prétexta également de l’invasion de la Chine par les assaillants turcs et mongols. Il s’avère absurde de privilégier le bétail sur la rencontre des hommes, de l’échange de leurs expériences et de leurs savoir-faire d’autant plus que les chinois avaient été à l’origine d’importantes inventions, comme la boussole, le papier et les billets de banque. De même les assauts imminents des turcs et des mongols n’étaient que des menaces imaginées par les Chefs en vue de stabiliser les tribus par l’adversité. Il est inadmissible de voir ces barrières se dresser encore entre les peuples et les individus et continuer à résister au partage multiforme du destin commun des mortels.

     Lors des travaux de la muraille de Chine, près de dix millions d’ouvriers trouvèrent la mort. Les bâtisseurs décédés en avaient été inhumés sur toute la longueur. C’est la raison pour laquelle elle garde jusqu’à présent le nom de « Grand Cimetière ». Ces ouvriers savaient-ils que leur labeur consistait à dresser des barrières à des corps vivants en souffrance permanente ? Peut-être, auraient-ils préféré mourir plutôt que continuer la construction de cet abominable rempart. Rien n’est plus exécrable qu’une œuvre entreprise à contre cœur, sous la   contrainte et surtout nuisant à l’humanité et à la Terre. Ceux qui conçurent la muraille de Chine et les ouvriers qui s’attelèrent à sa construction pouvaient aussi l’anéantir pour répondre à la volonté de coexistence des peuples. Même à nos jours, il n’est jamais trop tard pour accomplir ce noble devoir envers l’Humanité.

     Farès envoya la main en direction de ce Mur de la Honte avec la détermination de le détruire. Mais avant de l’atteindre, il disparut comme par enchantement. Il me déclara fièrement qu’il s’était écroulé et plus jamais il ne se rebâtirait. Mon compagnon oublia que ce Mur pourrait se reconstruire dans les esprits, les cœurs et les langues. Il oublia qu’il pourrait se traduire par l’indifférence, le dépeçage des territoires et la propension pour les génocides.  Les frontières tracées par la nature peuvent être éliminées pour rapprocher et orienter les hommes vers de nobles activités humanitaires, ce qui n’est pas le cas des remparts tracés par les armes et la haine. A la place de ces murs cloisonnant les peuples et intensifiant les crimes, il est souhaitable que l’homme se hâte de bâtir paix, amour et respect.

      Voici maintenant s’afficher en gros plan devant nos yeux l’un des plus importants patrimoines matériels de l’humanité : la Tour-Eifel. Ce monument situé à l’extrême-ouest du Parc-de-Champ de Mars en bordure de la Seine, constitue sans conteste le symbole de la capitale de l’hexagone. Grâce à cette réduction spectaculaire des éléments, la Tour Eiffel réalisa notre vieux souhait d’écoliers qui ne voyaient les merveilles du monde qu’à distance sur leur livre de lecture. C’était un plaisir inespéré pour nous de visiter de près ce monument comme tous les touristes chanceux affluant du monde entier. Ce pôle de savoir nous aurait longtemps attendus là-bas à Paris comme une mère qui attend avec inquiétude ses enfants au retour de l’école.

     La Tour Ostankino de Moscou, la plus haute au monde ne devance cette réalisation française que de treize mètres. La Tour parisienne représente le génie et le savoir-faire d’un pays industrieux et très orgueilleux de ses valeurs républicaines. La capitale française ne justifie sa santé culturelle, sa raison d’être et sa réputation mondiale que par les connotations élogieuses de ce monument. Les français doivent rendre hommage à son architecte Gustave et ses collaborateurs pour avoir conçu cette merveille qui fascine les peuples du monde entier. Sans la Tour Eiffel, toute l’image majestueuse de la France s’estompe et devient non-sens.

     Le défilé des éléments obligea l’homme à remettre sans cesse en question ses rapports avec ses propres inventions et les objets du monde extérieur. Des touristes asiatiques, Chinois, coréens et japonais d’une taille de cinq centimètres effectuaient des visites par groupes pour ne pas se fourvoyer dans la toile d’araignée de Paris. Les Asiatiques ne justifient leur vie positive et leur longévité que par l’approche pratique du pronom personnel « NOUS ». D’un regard infaillible, ils évaluent la hauteur de cette prestigieuse Tour de Fer, de la base au sommet comme on évalue la vie d’une civilisation de son embryon à son apogée, sans penser à aucun moment à sa décadence.

     La France ne peut se concevoir sans ce pivot hexagonal exportant des valeurs républicaines et initiant le monde aux ascensions périlleuses. Nul autre pays que la France n’a profité des tragédies de l’histoire humaine pour devenir une mosaïque linguistique, raciale, culturelle et confessionnelle. Identités, races et choix religieux s’effacent pour laisser prospérer dans l’adversité une culture de coexistence des communautés subsistant d’une même aire biologique et partageant douleur et bonheur.  L’Hexagone demeure le creuset des civilisations universelles. Pour peu qu’on fasse preuve de gratitude, l’équilibre de la Terre réside dans l’acceptation de l’Autre. L’ouverture sur la planète refuse le morcellement des territoires et le verrouillage des cœurs et des frontières.

Extrait du roman inédit ” Récits d’une cité perdue” 2016

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Abdelkader Ferhi est né le 30 janvier 1951 à Tipaza. Il a fait ses études primaires et moyennes dans sa ville natale, secondaires au lycée Ibnou-Rochd de Blida et supérieures à l’université d’Alger. Titulaire d’une licence en lettres françaises, il a enseigné de 1976 à 2011 au lycée Mohamed Rékaizi puis Taleb Abderrahmane de Hadjout. Il a été aussi chargé de l’encadrement des professeurs du moyen à l’Université de Formation Continue. Abdelkader Ferhi a commencé depuis 1972 à publier des poèmes dans des anthologies de prestige et à collaborer aux journaux nationaux et étrangers. Aujourd’hui retraité, il se consacre pleinement à l’écriture littéraire. L’auteur de « Soleil Totémique » est connu du public Algérien par ses poèmes publiés dans des anthologies, ses contributions à la culture et ses articles de presse.

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