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Avr 16 2018

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Cyclade celtique – Jean-Marie Audrain

 

Certaines rivières portent un nom aux résonances ténébreuses.
Celles-ci peuvent devenir témoins, voire actrices, d’intrigues
et d’aventures déconcertantes.

 

Vilaine.

Elle portait bien son nom cette saleté de rivière qui avait englouti son frère
Yohann au dernier automne. Elle aurait accepté mille morts pour l’arracher à ses
bras noueux qui se rendaient complices des pièges insidieux d’une vase noirâtre qui ne
lâchait jamais sa proie.
Elle avait d’abord vu son buste s’enfoncer inexorablement, puis sa tête qui se relevait
pour prendre une dernière bouffée d’air, jusqu’à ce que ses yeux se figent et que tout
son corps s’appesantisse tragiquement. Seul son béret survécut au stupide naufrage.
Solène l’avait guetté jusqu’à l’aube, jusqu’à ce que cette terrible avaleuse de destinées
en fasse son deuil : cette relique appartenait à la terre et les eaux tumultueuses
n’avaient aucune prise sur elle.

La sœur aînée s’était juré de venger son cadet Sitôt la grille du préau refermée
derrière elle, elle se rendait à son rendez-vous quotidien à la cabane des pêcheurs,
depuis longtemps délaissée faute d’hommes valides pour y épier le goujon par gros
temps. Le village avait vieilli et la désolation le gagnait de lune en lune. Solène se
sentait chez elle dans ce havre de solitude face aux éléments complices.

Ce dimanche de décembre, la nuit avait apporté avec elle une froidure mordante qui
avait proprement pétrifié le cours de la Vilaine. Le silence n’en était que plus sinistre
et plus sourd.
Pourtant, c’était pour Solène le temps favorable pour affirmer son autorité sur le
tumulte habituel des flots insolents.

Personne ne pourrait entraver sa mission puisqu’elle seule savait que son frère
l’attendait. Si sa tombe était vide, cela signifiait que son corps gisait prisonnier des
créatures végétales des bas-fonds.
Solène avait mis dans sa gibecière une flasque d’eau-de-vie dérobée à l’oncle Léon à la
Noël. Elle enchaîna deux ou trois rasades pour se réchauffer puis se dévêtit et dégagea
les crampons et le piolet qu’elle conservait précieusement dans une cache aménagée
dans la proche cabane.

Elle marcha nue à pas feutrés sur l’épais manteau blanc jusqu’à l’endroit où Johann
s’était fait piéger. Elle se persuadait que le tremblement qui la parcourait du cou aux
chevilles n’était que l’effet du vent mordant. Elle devait ignorer la peur pour ne pas
manifester le moindre signe de faiblesse devant son adversaire juré, fut-il engourdi.
Lorsqu’elle se mit à attaquer la glace avec le bec du piolet, elle crut entendre une
plainte sourde du fond du lit de la Vilaine. Supplication ou avertissement ? .Toute
tremblante, elle plongea nue dans l’orifice béant qu’elle venait d’infliger au flanc de la
cruelle dévoreuse. Un rai de lumière lunaire lui indiquait le chemin et l’encourageait.

Toutefois, sa progression semblait sans fin vers des abîmes de plus en plus sombres et
glacials. Elle n’aurait jamais imaginé que la rivière puisse l’entraîner si proche des
entrailles de la terre et elle se voyait victime d’une alliance perverse entre l’angoisse et
l’engourdissement.

Un grondement presque insupportable lui comprimait les tympans et ses yeux ne
pouvaient plus lutter contre la pression en ces profondeurs vertigineuses.

Abandonnant toute résistante, Solène se sentit comme une plume emportée par les
airs alors que des flammèches éclairaient sa nuit, toutes paupières closes, et qu’une
douce musique chassait tout relent d’une inavouable frayeur.

Ce fut la caresse moite de la langue de Noiraud qui lui fit ouvrir les yeux. Autour
d’elle, la cabane résonnait des rires des pêcheurs. Par la fenêtre, le soleil dardait
généreusement ses rayons et tous les signes d’une été radieux étaient au rendez-vous.
À contre jour, dans l’embrasure de la porte, une courte silhouette lui adressa la parole
:

Et bien sœurette, nous avons attendu suffisamment. “. Elle lui tendit sa casquette
qu’elle serrait dans ses mains et qu’il enfonça jusqu’aux oreilles. “ Aujourd’hui, je
vais emmener mon radeau d’ajoncs encore plus loin sur la Vilaine ” lança-t-il d’un
ton gaillard, ” ne crains rien pour moi, tu sais bien que je suis invulnérable ! “.

 

© Jean-Marie Audrain – 16/04/2018

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Fattoum Abidi
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Fattoum Abidi

Bravo Jean- Marie très beau texte,
Agréable journée
Mes amitiés
Fattoum.

Jeanine Chatelain (Belle des Bois)
Membre
Jeanine Chatelain (Belle des Bois)

Très beau

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