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Août 09 2016

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Colère gelée – Donald Ghautier

De fines gouttes tombaient du ciel. Des volutes de vapeur sortaient du volcan. Le paysage désertique paraissait encore plus beau dans ce concert chimique, entre gaz et liquide, comme si les déesses et les dieux manifestaient leur passion. Paul régla les commandes de l’aéronef sur le mode automatique tandis que l’ordinateur de bord calculait le meilleur emplacement pour atterrir. Il ne restait plus qu’à attendre tranquillement le déroulement d’une procédure maintes fois utilisée sur des dizaines de mondes et fiable à quatre-vingt-dix-neuf pour cent.

L’intelligence artificielle embarquée ne se contenta pas de qualifier des coordonnées ou des paramètres de navigation mais vérifia la composition de l’environnement d’accueil pour éviter les désagréments d’un milieu hostile. De toutes manières, même si cette planète était connue depuis des siècles, elle avait pu évoluer, transformer son atmosphère en un cauchemar acide ou cacher des monstruosités sous son sol gelé. Ce risque faisait partie des aléas de l’exploration spatiale. Les autorités avaient créés des binômes pour éviter les désastres propres aux failles humaines telles que les émotions, le manque de discernement ou la faible capacité de calcul statistique. L’entité synthétique ne prenait pas de place, moins que l’être de chair et de sang qui l’accompagnait. La technologie permettait de miniaturiser ce qui tenait auparavant dans une salle complète.

Paul consulta l’écran virtuel afin de constater l’avancement des analyses. Visiblement, il n’aurait pas besoin d’un encombrant équipement de sortie pour cette première excursion : son compagnon électronique et une combinaison polymérique feraient l’affaire. Il emporterait un sac à dos rempli des indispensables dispositifs de sondage inhérents à ce type de mission.

L’explorateur lança l’enregistreur et dicta son premier message.

— Paul Delahaye, le douzième jour du cent-cinquantième cycle, va procéder à la première série de tests sur la planète PBK0001 afin de définir si elle est viable pour une future implantation humaine. L’intelligence artificielle BBQ10 assure l’interface avec l’ordinateur de bord du vaisseau.

Paul n’avait rien de plus à déclarer. Le règlement préconisait des communications courtes, limitées à l’essentiel, sans digression philosophique ou hypothèse non étayée par des faits maintes fois vérifiés. La glace craquait sous les pas du nouveau venu. Le paysage gelé s’étendait à perte de vue, sans végétation. Il semblait que jamais personne n’avait investi ce territoire auparavant. Au loin, le volcan affichait sa fumée blanche en guise de bienvenue tandis que la pluie fine du matin se mutait en neige.

Paul avançait bien. Les résultats s’annonçaient prometteurs : sous la couche apparemment glacée se trouvait un océan d’eau liquide, condition essentielle à la vie carbonée telle que définie dans le manuel du voyageur spatial. Cette étendue souterraine n’abritait pas de forme de vie complexe, la plus sophistiquée ressemblant à un cheveu dérivant au gré des courants, en ondulant de temps à autre.

Paul se posa un moment. Il arrivait au terme d’une longue journée de travail, bien remplie par de nombreuses analyses et des rapports à fréquence régulière. Son binôme synthétique confirmait la tendance grâce à de nombreux accès aux bases de données scientifiques téléchargées sur le vaisseau : cette planète respectait l’intégralité des critères d’éligibilité à une colonisation humaine.

L’explorateur se remémora les légendes et fables véhiculées par des générations de conteurs au sujet de ce monde : PBK0001 aurait hébergé la première version de l’humanité avant que la technique du bond ne permette à ses enfants de conquérir d’autres univers et de s’affranchir d’un territoire devenu exigu. Seules quelques peuplades primitives seraient restées sur place alors que cette planète montrait d’évidents signes de fatigue. Des années de pillage des ressources naturelles, de destruction massive d’espèces vivantes et d’inconscience collective auraient eu raison du fragile globe bleu pourtant considéré comme unique dans ce système planétaire.

L’intelligence artificielle détecta les prémisses d’un danger imminent. L’activité tectonique commença subtilement, par une imperceptible onde sismique au fond de l’océan souterrain.

— Le manteau planétaire se reconfigure, précisa BBQ10 à son binôme humain. Mes calculs notent une accélération sensible des mouvements de convection des plaques océaniques. La probabilité d’un séisme local augmente. Dans ce cas, la procédure est de regagner le vaisseau au plus vite.

— Est-ce normal, demanda Paul, en cette saison et à cette latitude ?

— Nos relevés précédents ne permettent pas de répondre avec certitude, cependant une extrapolation, basée sur l’étude de planètes similaires, fait apparaître un risque de tremblement de terre de faible magnitude. Dans trois cas sur mille, il représente une menace pour notre intégrité physique. Rejoindre l’aéronef dans l’heure diminue ce ratio de soixante-dix-sept pour cent.

— De toutes façons nous avions fini, déclara Paul. Partons !

L’explorateur rangea les instruments de mesure dans son sac à dos puis ajusta ses lunettes à longue portée et prit le chemin du retour. Des longues stries parcoururent le sol gelé. La neige tomba plus drue et les fumées volcaniques se teintèrent de rouge. La terre trembla une première fois, signe que la passion des déesses et des dieux était devenue une grosse colère. La seconde secousse fut accompagnée d’une violente tempête puis les éléments se déchaînèrent dans un vacarme étourdissant.

Paul regarda l’astronef au loin. Il comprit alors pourquoi cette planète resterait un désert pour les hommes et s’érigerait en sanctuaire dans les légendes galactiques. L’entité de chair et de sang assista, impuissante, à sa propre destruction, effacée par un torrent de magma. La planète hoqueta une dernière fois puis avala les derniers restes de présence humaine et enfin rétablit le silence.

 

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Je m’appelle Donald, ce qui n’est pas facile à vivre tous les jours surtout quand on a des grands pieds et la langue bien pendue. Mon métier, dans le civil comme dirait ma grand-mère, c’est consultant en organisation. J’explique comment bien travailler à des managers de fortune, des petits chefs à plume trop contents de briller au milieu de leurs esclaves salariés.

« De tic et de tac
Mon égo coule sous les piques
De stuc et de toc. »

Pourtant, dans mes rêves les plus fous, je vois un monde éclairé où nous serions tous un peu moins durs les uns avec les autres. Alors, j’écris des petites histoires, parce que je ne sais pas dessiner, inspirées par le Pop Art et la musique rock.

« Warhol sans Vietnam
Le symbole brule dans les flammes
De sérigraphies. »

J’espère trouver ici, dans cette communauté, mes frères et mes sœurs, des gens avec qui partager mon gout de l’écriture et de la narration, de mille et une façons différentes parce que nous ne sommes finalement que des humains et pas des robots.

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