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Mai 18 2017

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Chroniques d’un Enfant des Ages Obscurs, pages 15 à 18 – Dominique Capo

Je suis pourtant dans l’obligation de me prémunir de tout risque. Le souvenir que je garde des intimidations d’Élias et de ses comparses est toujours présent. Il m’a profondément marqué. Et je n’ai pas le désir de subir une seconde fois la vindicte de Frères et de Sœurs ; et encore moins du Guide actuel du Sanctuaire.

J’ai donc, pour la première fois depuis longtemps, utilisé les moyens « particuliers » que m’offre l’Art à des fins personnelles. Le soir suivant, j’ai ordonné à Elisandre de ne pas s’aventurer dans le bureau tant que je ne l’y convoquerai pas. Pour être certain de ne pas être dérangé, j’ai condamné la porte à double battants communiquant avec le reste de l’appartement. Je l’ai cadenassé, ai articulé devant elle des Mots que je ne peux répéter ici. D’une part, parce que leur prononciation serait quasiment impossible à reproduire. D’autre part, parce qu’il est normalement interdit de les prononcer. Mais ceux-ci l’ont verrouillé aussi énergiquement que si un mur d’acier trempé de deux mètres de profondeur l’avait remplacé. De fait, aucun homme, aussi fort ait t’il été, n’aurait pu le franchir ; des Messagers, j’en suis moins certain.

Puis, je me suis approché du mur sur lequel s’alignaient les Symboles Maçonniques. Au passage, j’ai jeté un coup d’œil de l’autre coté de la baie vitrée. Le ciel grisâtre et pluvieux de la journée laissait désormais place au crépuscule. Des nuages épars se discernaient au-dessus des immeubles et des résidences alentours. Ils disparaissaient à l’horizon, tandis que les fenêtres des bâtiments proches s’illuminaient peu à peu. Dans la rue, j’ai discerné les silhouettes informes d’anonymes longeant le trottoir. Mais, à cause des trombes d’eau se déversant du ciel, je ne suis pas parvenu à les distinguer précisément. Tout ce que j’ai pu remarquer, c’est que la plupart étaient munis de parapluies et avançaient à pas rapides. J’ai supposé qu’ils rentraient chez eux après une dure journée de labeur ou qu’ils se pressaient afin d’atteindre le magasin le plus proche. Car j’imagine que c’est ainsi que les gens font habituellement. Je le présume seulement puisque je n’appartiens plus à leur monde. Leur quotidien est un univers qui m’est étranger depuis longtemps. Et puisque c’est Elisandre qui prend en charge ce genre de choses pour moi… J’ai également perçu le ronflement des moteurs de voitures dévalant la chaussée, stoppant net au feu rouge du coin de l’avenue. Je me suis toujours demandé pourquoi il n’y avait encore eu jamais d’accident à cet endroit. Chaque jour, j’ai beau m’attarder un moment à observer les va et viens des véhicules empruntant cette avenue, il n’y a qu’une fois où j’ai vu quelqu’un se faire renverser. Et, encore, l’accident n’était pas très grave. La femme en ayant été victime s’est relevée presque aussitôt sous les yeux effarés du jeune homme qui l’avait provoqué. Et elle a repris sa route comme s’il ne s’était rien passé.

Ce regard vers l’extérieur a été fugitif. Pourtant, il m’a violemment rappelé à quel point ma réclusion volontaire dirige ma vie. Oh, je ne le regrette pas, je ne suis pas amer non plus. J’ai d’autres sources de satisfaction. De celles que la majorité des individus avec lesquels serais susceptible de communiquer si je quittais – même dans le but de me plonger brièvement dans les affres de la banalité – ne peuvent concevoir. Je me suis construit une existence, certes solitaire, certes détachée de la normalité, mais tellement exaltante que je n’ai nulle envie d’en changer.

J’ai finalement atteint le mur. Il mesure deux mètres cinquante. La baie vitrée occupe en effet les trois quarts de l’espace. J’ai contemplé les Symboles d’un air pensif. J’ai considéré les traces de poudre blanche que j’ai oublié de nettoyer sur le sol. Un léger sourire s’est dessiné sur mes lèvres. « Qu’est ce que je peux être distrait, parfois, ai-je songé. Si c’est Elisandre qui avait balayé, il n’y aurait plus aucune salissure. Enfin… ce n’est pas grave. ». Je me suis agenouillé et je les ai dispersés. Je me suis relevé ; j’ai de nouveau détaillé les signes Maçonniques. Je les ai gravé dans ma mémoire afin qu’ils ne puissent pas s’en échapper. J’ai fermé les yeux. Et j’ai pu me rendre compte que mon Esprit les avait fermement enchaînés à lui. J’étais prêt à accomplir ma tâche.

J’ai très vite – la force de l’habitude – vidé mon âme de tout ce qui était susceptible de lui nuire : bruits alentours, pensées éparses, souvenirs récents ou émotions fugaces. Un blanc lumineux et intense, presque douloureux, les a subitement remplacés. Pendant un certain temps – je ne saurai combien ; peut-être quelques secondes, peut-être plusieurs heures -, je me le suis approprié. J’ai eu, en quelque sorte, eu l’impression d’être de retour chez moi. J’ai un instant craint de me laisser submerger par l’extase intense que ce blanc suscite. J’ai eu peur de ne pas pouvoir contrôler les pulsions qu’il éveille. Par contre, je n’ai eu aucune difficulté à me laisser pénétrer par lui. Par précaution, j’ai lié une infime parcelle de ma conscience à la flamme vacillante laissée derrière moi. Des arabesques multicolores ont surgi du néant. Se mêlant les unes aux autres, des gerbes étincelantes en ont jailli. Elles se sont éloignées, étirées. Écartelées, elles se sont dispersées dans toutes les directions. Puis, elles ont commencé à s’effacer.

Elles ne se sont pas totalement dissipées. Elles auraient pu se distendre à l’infini, et être absorbées par l’immensité nébuleuse. Mais non, après avoir atteint leur amplitude maximale, leur apparence a changé. Elles ont rapetissé ; comme si elles avaient soudainement décidé de ne plus occuper la totalité de l’espace. Elles ont pris la forme de vocables, d’abord indéchiffrables et mal définies, puis, de plus en plus distinctes. Et des lettres, des mots, des phrases, se sont substitué à elles.

C’est toujours de la même manière que l’Art se dévoile aux Frères et aux Sœurs. C’est toujours ainsi qu’il se révèle à nous. C’est toujours à l’aide de ce même procédé que sa Réalité s’impose à notre Esprit.

Les Mots se sont imprimés jusqu’aux tréfonds de ma conscience. Ils l’ont soumise ; ils l’ont plié ; ils l’ont déchiré. Je ne vois pas d’autre terme pour expliquer ce que j’ai ressenti. Il ne faut pourtant pas croire que c’est douloureux. Au contraire, à chaque fois, j’ai le sentiment qu’une porte s’ouvre sur un Univers que je ne suis capable d’entrapercevoir qu’à l’instant précis où ces phrasés se divulguent. Tout en sachant pertinemment que ce n’est qu’un infime fragment de celui-ci que j’appréhende ; et que, j’aurai beau tenter de dépasser les limites que mon enveloppe corporelle m’impose, je ne serai jamais apte à aller au-delà. Du moins, jusqu’à ce que je franchisse la prochaine étape de mon évolution.

Ces Mots sont apparus pour une raison bien précise. Je les ai donc prononcés à haute voix. J’ai détaché chacune de leurs syllabes afin qu’elle résonne le plus distinctement possible dans le silence environnant. Elles se sont mises à scintiller dans mon Esprit, y brillant d’une lueur écarlate nimbée d’or et d’argent. Puis, elles s’y sont volatilisées, ne laissant plus qu’un abîme sans éclat derrière elles.

J’ai ouvert les yeux. J’ai fixé le mur. Aussitôt, les Symboles Franc-maçon se sont illuminés. Enveloppés d’une lumière irisante, l’œil d’Horus s’est auréolé d’une nappe bleutée. Le compas et l’équerre ont semblé se fondre dans la paroi ; comme s’ils étaient absorbés par elle. Les rayons du disque solaire se sont étiolés. Affolés, ces derniers sont partis dans tous les sens. J’ai donc compris que les Mots qui venaient de sortir de ma bouche les avaient atteint. Ils venaient de les imprégner de leur Énergie. Et maintenant, ils étaient sur le point de les inonder de leur force.

A peine le son de ma voix s’est-il évanoui que des segments entiers de la façade ont bruissé. Tout d’abord, il ne s’est agi que d’un murmure. Bientôt, celui-ci s’est transformé frémissement. Les briques se sont mises à vibrer. Elles ont férocement crépité. De minuscules fissures sont apparues. Elles ont pris de l’ampleur. Elles se sont étendues vers le haut et vers le bas du mur. Elles se sont divisées en des dizaines d’autres. De son coté, la luminescence émanant des représentations Ésotériques s’est encore intensifiée. Elle s’en est échappé pour envahir l’air tout autour de moi. Toutefois, elle m’a évité, creusant alentours un vide épargné par ce bouleversement. Puis, elle s’est diffusée dans l’ensemble du salon, tandis que les lézardes ont gagné du terrain. Lesquelles ont fendillé non seulement le mur, mais également le sol et le plafond.

A aucun moment je n’ai eu peur. J’ai déjà assisté à des scènes beaucoup plus impressionnantes. Comparée à d’autres, cette dernière n’a tout au plus été qu’un incident mineur et sans conséquences sur mon intégrité physique ou mentale.

J’ai un instant regardé vers la baie vitrée. Je me suis demandé si elle résisterait aux coups de butoir. Il est vrai que, de temps en temps, des déformations de la Réalité ont des conséquences imprévisibles. Mais non. Apparemment, elle était solide. Elle a superbement encaissé le choc.

J’avais confiance. Mais tout de même, on n’est jamais trop prudent dans ce genre de circonstances.

C’est au sol, devant moi, que les transformations se sont dès lors accélérées. Les fissures s’y sont étendues. Elles ont pris la forme d’entrelacs complexes. Elles ont dessiné des figures géométriques vaguement étoilées. Lesquelles m’ont immédiatement fait penser à des images autrefois observées par moi dans des ouvrages moyenâgeux rédigés en latin, en grec, ou en hébreu – entre autres – de la Bibliothèque du Sanctuaire. Je les avais consultés dans le cadre de mes études sur les origines des emblèmes Ésotériques utilisés par certains de nos Frères et quelques unes de nos Sœurs des siècles plus tôt. En tant que jeune Novice, je n’avais pas compris pourquoi Quiloth, mon Mentor d’alors, avait insisté pour que je les grave dans ma mémoire. Et ce n’est que des années après que j’ai découvert les liens les unissant à l’Art.

En moins de trois minutes, les formes géométriques se sont agglomérées. Tel un puzzle géant dont on aurait terminé de rassembler les pièces, elles ont fini par ne constituer qu’un seul tracé. Elles ont engendré un cercle au centre duquel a surgi une croix évasée. Sur leurs pourtours se sont discerné des idéogrammes indéchiffrables. Ils étaient accompagnés de formules dérivées du latin laborieusement identifiables. Ce n’est qu’il y a quelques heures que je les ai enfin traduites à peu près correctement. Il s’agit de mises en garde à l’encontre de ceux osant les profaner, ou voulant briser la Réalité qu’ils créent. Cette figure Ésotérique a encore montré de minuscules – pas plus de trois ou quatre centimètres de diamètre – textes hébraïques me rappelant des écrits tirés de la Kabbale. Mais je n’en n’ai pas été certain ; et aujourd’hui, je ne le suis pas davantage malgré les heures à tenter de retrouver sur Internet des sites s’y référant. En vain. Enfin, y sont apparu des idéogrammes oghamiques ou runiques, parfois dérivés des pictogrammes Incas, Mayas et Aztèques, et parfois encore émanant d’idiomes sumériens, voire mésopotamiens. Je ne suis pas un éminent spécialiste de ces langues mortes depuis des centaines ou des milliers d’années. Malgré tout, je suis assez versé dans tout ce qui concerne l’Art pour savoir que ses Initiés y ont recours ; surtout lorsqu’ils élaborent des cercles protecteurs.

Au terme de ce laps de temps, les bruissements accompagnant la matérialisation de ce cercle se sont évanouis. Les striures murales se sont instantanément effacées. Les luminescences embrasant les Symboles Maçonniques se sont dissipés. Le silence est revenu dans la pièce, et tout est rentré dans l’ordre. Si ce n’est ce nouveau tracé, j’ai constaté qu’aucun meuble n’avait été déplacé. Je me suis aperçu qu’aucune décoration n’avait été endommagée. Je me suis rendu compte qu’aucune dévastation n’avait été engendré.

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