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Nov 30 2018

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Bourlinguer – Serge Campagna

(à Blaise Cendrars)

Un train ivre trimballe de tristes malandrins tous en route pour l’ailleurs. Il traîne des rêves électriques sur les rives torses du départ sans retour.

Sur les rails sapés par les passages éraillés de bolides avides d’aventure, se reflètent les mille splendeurs des aurores de là-bas où se tient la fortune.

A l’extrémité de la gare de Brest, des paquebots polis patientent, cordages débonnaires arqués au-dessus d’un océan de gas-oil patibulaire.

Ils absorbent lentement leurs passagers puis les digèrent dans des coursives interminables le long desquelles s’alignent des portes anonymes.

Dans le silence feutré de la moquette, les employés du bord, épaulettes guillerettes, déclinent leurs bagages à la gymnastique de l’arithmétique.

Une sirène retentit, les moteurs enflent leur soif de large et, la fumée tendue vers les cieux, David emporte à pas mesurés Goliath vers d’intangibles avenirs.

La nuit tombe sur la mollesse du voyage, la terre signifie parfois sa présence de quelque feu grégeois posé sur un insondable horizon.

Longtemps de mer, longtemps de palabres, longtemps d’oisiveté dans les transats du pont supérieur, longtemps d’ennuis dans les hamacs ivres de soleil.

Puis un jour des oiseaux multicolores tournent autour du navire, on rit à leurs appels, on débarque, on se presse à la recherche de l’oiseau bleu.

Coupe-coupe en l’air, on avance dans un inextricable lacis de lianes et de végétations luxuriantes et dans les cris envoûtants de la forêt.

La rivière indigène apparaît, lascive, couleur de feuillage et observe les intrus de ses multiples yeux carnivores.

Une pirogue s’installe sur l’immensité sombre et emporte les étrangers à longs coups de certitudes dans l’âme hésitante de l’eau.

Ils ne trouveront pas l’or du colonel Sutter dans ces contrées inhospitalières mais ils s’initieront au langage stupide de perroquets verdâtres.

Quelques aras flamboyants accompagnent la démesure des voyageurs et devancent leurs haltes de recommandations pressées.

Le crépuscule les hisse sur la crête des nuages afin d’écouter siffloter l’oiseau pervenche aux ailes mordorées.

Instants de bonheur dans une anse cervicale où s’inventent les antipodes irisées et chantent dans l’absence les doux oiseaux boréaux.

Ah ! Bourlinguer !         

Bourlinguer au cœur du poème !

Bourlinguer sur le transsibérien de Cendrars !

Bourlinguer dans le Paname de Prévert !

Bourlinguer dans les Baléares de Cocteau !

Bourlinguer dans les abers de Ponge !

Bourlinguer entre les icebergs de Michaux !

Bourlinguer sur la Seine d’Apollinaire !

Bourlinguer…

 

©Serge Campagna

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Je suis arrivé en 1955 en Dauphiné et l'ennui de l'enfance m'a vite poussé vers les mots et leurs majestueuses farandoles.
J'eus très tôt la chance et le bonheur de croiser la route de maîtres qui me firent voyager sur les phrases de Musset, d'Apollinaire, de Baudelaire, de Cendrars...
Ma propension au sourire m'ouvrit plus tard les grâces de Bobby Lapointe, de Cavanna, de Desproges...
Puis, il y eut Guillevic, Max Jacob et l'immense Francis Ponge... En parallèle, s'immiscèrent Giono, Ramuz, Gougaud...
Depuis, mes textes recherchent le flot serein du voyage, les cataractes de la révolte ou les rives ombragées de l'harmonie.

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OberLenon
Membre
OberLenon

Il apparaît que nous sommes quelques uns à avoir pris le même train… Ici, le voyage proposé met tous nos sens en éveil. Un bon moment de lecture.

Jeanine Chatelain (Belle des Bois)
Membre
Jeanine Chatelain (Belle des Bois)

J’aime bourlinguer dans ces vers , le voyage est enchanteur, une invitation à la découverte, merci Serge

Christian Satgé
Membre

Je ne crois pas, Serge, en toute honnêteté, avoir lu pareille invitation au voyage. C’est un délice que de bourlinguer ainsi sur vos phrases, moi qui reste à mon burlingue. Mieux c’est de la grande évasion garantie de ligne en ligne, toujours plus loin, et un des meilleurs crûs que j’ai pu savourer sur ce thème, ici ou ailleurs. Bravo et merci pour ce partage…