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Fév 03 2020

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BONAPARTE CODE- Essadiq Benarreg

     Après les attentats de Paris, Jean Bovane, professeur à l’université Paris 8, reçoit un fax énigmatique d’un inconnu, en manière de poème. En déchiffrant ce dernier, avec l’aide de son père Christophe Bovane, historien éminent, il va percer un secret…mais devient un homme traqué.

                        Prologue

     Paris, le 13 novemebre 2015, 17h33

     Dés la première sonnerie, le chef décrocha immédiatement puisque c’était le Maître qui lui téléphonait :

     – Oui, Maître, nous sommes prêts. Nous n’attendons que la consigne pour l’action.

     – Je suis sûr que vous savez tous ce que vous devriez faire, toi et tes hommes. Est-ce que je me trompe ?

     – Absolument pas, Maître. Nous le savons parfaitement.

     – Très bien. Tu as des hommes bien disciplinés et dociles, n’est-ce pas ?

     – Oui, tout à fait. Ils m’obéissent et ils sont prêts à donner la mort dès la réception des instructions.

     – Je suis très heureux d’entendre cela, car nous investissons des millions dans nos missions. Tâche de remplir ta mission, sinon tu risques le même sort que tes prédécesseurs. Compris ?

     En entendant cela, le chef avala une grosse gorgée de salive. Il savait qu’il devrais remplir sa mission avec succés ou il aurait droit au sort de ses prédécesseurs qu’il connaissait très bien.

     – Écoute bien, reprit le Maître, chacun de tes hommes doit suivre les instructions dans leurs moindres détails afin d’éviter de tel ou tel échec. Tu m’envoyeras une confirmation dès que tu auras rempli ta mission. Et cette confirmation devrait être celle du succès, je l’espère.

     Il raccrocha. Le combiné toujours plaqué dans l’oreille, les mots du Maître résonnaient encore dans la tête du chef qui, pour la première fois depuis son adhésion à cette « organisation », sentit un brun de frisson lui envahir tout son corps, accompagné de mal de ventre dû à la peur. Après un long soupir profond, il remit le portable dans sa poche, leva les yeux vers ses hommes qui semblaient échanger des regards étranges et, dépliant une grande carte géographique sur la table :

     – Voici le plan de Paris.

     Puis il entreprit de parler à chacun de ce qu’il allait et devrait faire tout en détaillant sur les endroits, les rues, les êtres humains ciblés, etc.

                             Chapitre 1

     Saint-Denis, le 13 novembre 2015, 22h49

     Jean Bovane était dans son bureau en train de lire “Cherchez la femme” d’Alice Ferney quand le téléphone portable sonna. C’était une sonnerie étrange, stridente et hors du commun.

     Il regarda le nom qui s’affichait à l’écran. C’était un appel de son amie Susanne Panterre qui lui avait envoyé deux heures plus tôt un message SMS selon lequel elle allait assister au match amical de football France-Allemagne au stade de France.                    Susanne savait que Jean n’aimait pas qu’on lui téléphone à cette heure-ci puisqu’il se trouvait dans son bureau. D’où, NE PAS LE DÉRANGER en gros caractères.

     Mais pourquoi me téléphoner alors qu’elle ne le doit pas ? Il posa lentement et d’un air outré le livre sur le coin du bureau, prit son portable, poussa un long soupir puis décrocha.

     – Oui Susanne, qu’y a-t-il de plus grave pour m’appeler en ce moment ?

     – Je suis désolée, Jean, mais j’aimerais bien vous informer que j’ai entendu retentir deux explosions en plein match. Je ne sais pas vraiment ce qui s’est passé. L’arbitre vient de siffler la fin du match et le speaker nous invite à quitter l’enceinte par trois portes ( Nord, Sud et Est ) en raison d’un ” incident extérieur “. À cet instant, j’entends les cris des gens, des cris de terreur. Certains consultent leur téléphone portable, le visage inquiet. Peut-être quelque chose de fâcheux s’est-il produit à l’extérieur…

     Au bout du fil, Jean put à peine entendre des bruits étouffés semblables à des chuchotements de nombreuses personnes réunies dans un séminaire.

     – Essayez de rester de marbre, dit-il. Je vous connais très bien, vous êtes quelqu’un de très calme, serein et tranquille dans de pareilles situations…

     Bien sûr, et surtout une si amoureuse de pareilles situations, pensa Susanne qui se souvint très bien de la nuit, peu après 22h30, où un voleur portant une cagoule pénétrait dans le supermarché Carrefour Market de Mézière-sur-Seine pour lequel elle avait travaillé comme caissière.

     – Vite ! Ouvre la caisse ! avait lancé le voleur d’un ton grave tout en se dirigeant vers Susanne, le pistolet braqué sur elle.

     Il s’attendait à ce que cette jeune caissière tremble de peur et finisse par obéir mais celle-ci restait debout sans bouger, l’air impavide. Elle ne trahissait guère la moindre peur devant lui comme s’il ne représentait pas une menace pour elle malgré son arme qui devait entraîner la mort en un seul coup de feu.

     Braquant toujours son pistolet sur elle, il la regardait fixement dans les yeux. Il pouvait alors discerner nettement une lueur de colère qui jaillissait de ses yeux bleu pâle et il se rendit compte qu’il avait affaire à une vraie femme revêche prête à se faire tuer plutôt que de se livrer à ses intentions.

     – Hum ! tu as l’air bien intrépide ! Je me demande un peu d’où vient toute cette étonnante fermeté !

     Je l’ai héritée de mon père. Salaud !

     – Ne serait-ce pas une bravoure plutôt hasardeuse ? Je crois que tu n’as pas encore pris conscience du risque que tu pourrais courir.

     – Je n’ai peur de rien, de personne. Y a-t-il quelque chose de pire que la mort ? Je ne crois pas. Si tu as bien l’intention de me tuer, fais-le. Mais n’oublie pas que tu vas risquer d’être condamné de trente ans de réclusion et 150.000 euros d’amende en cas de vol commis sous la menace d’une arme, selon l’article 311-9. Et si cette dernière entraîne la mort, la peine sera portée à perpétuité et 150.000 euros d’amende, selon l’article 311-10…

     Et elle connait même le code pénal ?

     En fait, Susanne avait obtenu une licence droit privé mais en prenant conscience des débouchés de cette dernière elle n’avait pas opté pour un parcours du métier d’avocat ou d’un travail en matière de droit puisqu’elle n’avait pas la force ou plutôt l’aptitude à s’adapter aux exigences de ce genre de métier.

     – Cela vaut-il vraiment la peine ? demanda-t-elle, les yeux étincelant plus vivement. D’après ton accent, tu es d’un pays du Maghreb, je suppose.

     – Et alors ?

     Une étude de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales montre que les Français originaires du Maghreb qui résident dans les banlieues parisiennes sont plus susceptibles de commettre des crimes. Pour Susanne, ceux-ci étaient consécutives au fait que ces jeunes-là soient mal intégrés à la société française. Elle s’en prenait à l’Etat qui n’avait pas mis au point dès les années 1970 une véritable politique afin que le ministère de l’éducation et la société civile jouent leur rôle par la ” transmission ” d’un certain nombre de valeurs et de principes, entre autres, l’égalité des chances. Le coeur serré, Susanne posa la question cruciale :

     – Depuis quand pratiques-tu ce ” métier ” de voleur ?

     – C’est ma première tentative, répondit le voleur, confiant.

     – Oh ! s’exclama Susanne, incrédule. Dans ce cas, tu ferais mieux de sortir et de trouver un autre métier.

     – Il n’y en a aucun. C’est le seul travail que j’aie pour le moment.

     La discussion avec ce fichu voleur ne finira jamais. Que faire pour me débarrasser de lui ?

     Le problème, c’est que celui-ci n’avait rien à perdre. Toutes les portes menant au marché du travail lui avaient fermé. Alors, il ne tenait pas du tout compte des risques. Voler ou tuer n’avait aucun sens pour lui. Il était prêt à tout pour une somme même insignifiante, au moins ce jour-là. À son tour, Susanne avait elle aussi assez de raisons pour être prête à se livrer à une éventuelle altercation qui risquerait de causer la mort de l’un deux ou des blessures si le voleur décidait de passer à l’acte. Mais non ! Ça ne vaut pas la peine de me faire tuer par un misérable type dont le but n’est que de gagner sa vie autant que moi. Elle avait raison. D’ailleurs, elle avait toujours envisagé de quitter ce maudit boulot qui lui apportait à peine 700 euros par mois avec des heures de travail si assommantes qu’elle rentrait le soir très fatiguée, le dos courbé et les jambes ruinées. Et elle finissait toujours par prendre des médicaments qui lui coûtaient pas mal d’euros, sans compter le loyer qui lui laissait à peine de quoi acheter un sandwich avec lequel elle atténuait faussement la faim de toute la journée. Une vie de merde ! Et ce qui rendait Susanne folle de colère, c’était le mensonge : «Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité».

      Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits… Voilà deux êtres humains qui le démentissaient littéralement : elle et ce pauvre voleur armé.

     … Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. Se pliant à celle-ci, elle avait doucement ouvert la caisse et, esquissant un sourire:

     – Prends l’argent et sors.

Le voleur n’en croyait pas ses oreilles. Cette caissière l’invita à la voler. Prends l’argent et sors. C’était fort hors de logique. D’ordinaire, les voleurs obtiennent leur part soit en entraînant la mort sans intention de la donner due à la résistance de la victime, soit en faisant obéir par la peur. En l’occurrence, c’était tout le contraire. La caissière le faisait, non parce qu’elle avait peur mais parce qu’elle voulait bien le faire.

     Sans hésiter, le voleur commençait à ramasser le plus possible d’euros qui puissent tomber dans ses mains gantées. La caissière regardait la scène se dérouler devant ses yeux sans dire un mot. Elle semblait néanmoins contente d’avoir permis à un misérable de prendre ce qu’il voulait puisqu’elle le considérait comme un « devoir » envers ceux qui le méritaient vraiment et non ceux qui en profitaient pour leurs propres intérêts. Mais qui voulait-elle désigner par « ceux qui en profitaient pour leurs propres intérêts » ? Et de quels intérêts s’agissait-il ? Elle en était sûre, ce voleur-là n’en faisait pas partie.

     La tâche terminée, le voleur eut un large sourire en lui disant d’une voix presque feutrée :

     – Bonne nuit, à bientôt.

     Puis il se retourna et sortit en courant.

     Il ne m’a même pas remerciée. De toute façon, il ne le doit pas.

     Susanne avait ensuite expliqué à son employeur qu’elle était impuissante et terrifiée. Elle se serait fait tuer si elle n’avait pas obéi. Alors, elle cédait au voleur qui, s’acharnant sur la caisse, s’était occupé à empocher les euros l’un après l’autre. L’employeur ne l’en avait pas blâmée et n’avait ni confirmé ni infirmé son récit, mais Susanne avait déjà pris sa décision : elle ne pouvait plus continuer de travailler comme caissière. Depuis, elle était au chômage et vivait chez sa tante Isabella Panterre qui tenait la boulangerie-pâtisserie “La Fontaine”, rue Thiers à Mantes-la-Jolie.

     – Maintenant, reprit Susanne, les gens se mettent à courir et je vois qu’ils se dirigent vers ….

     L’appel fut interrompu ! Susanne regarda l’écran du portable et afficha le message reçu : VOTRE SOLDE EST INFERIEUR A DEUX FRANCS. NOUS VOUS INVITONS A RECHARGER VOTRE COMPTE POUR PROFITER PLEINEMENT DE TOUS LES SERVICES ORANGE FRANCE TELECOM. En lisant ce message, Susanne fit une grimace de regret. Si elle avait rechargé son compte avant de venir assister au match, elle aurait pu parler au portable encore assez de minutes.Mais, en réalité, elle ne l’aurait pas pu, faute d’argent. Elle avait difficilement emprunté le prix du billet d’entrée à sa tante Isabella qui évoquait sans doute, aux yeux de sa nièce, la boulangère sordide de 1788, en particulier laquelle étant touchée par la crise économique à la suite de la guerre des farines. Sa tante, elle, en était un pur exemple à l’époque.

     – Susanne, Susanne, allô, Susanne ! hurla Jean en vain.

     Il se leva et se dirigea vers le salon où était installée une grande télé à écran plasma, qu’il alluma. Il procéda alors à la suite des chaînes jusqu’à ce qu’il retrouve celle qui diffusait le match France-Allemagne. Il y avait une grande foule rassemblée sur la pelouse. On entendait le speaker tenter de calmer les spectateurs : ” Veuillez sortir dans le calme ” répétait le speaker à plusieurs reprises avant d’expliquer que les transports en commun (RER, métro) fonctionnaient avec un trafic fluide.

     Jean se demanda si Susanne ne faisait pas partie de la foule qui envahissait la pelouse. Sur la télé, il pouvait voir la caméra se fixer de temps à autre sur des visages en les agrandissant mais sans montrer celui de Susanne. Bon Dieu où peut-elle bien se trouver ? Il jeta un coup d’oeil au portable qu’il tenait dans la main, dois-je l’appeler ? Il regarda de nouveau la télé. La pelouse avait été entièrement envahie, donnant l’impression que la situation avait pris de l’ampleur. Puis il regarda sa montre 23h06. Pour gagner du temps, il vaut mieux que tu ailles la chercher plutôt que de lui téléphoner, suggéra le diable à Jean qui alla se précipiter vers son bureau, ouvrit le tiroir et en sortit les clés. Il éteignit les lumières puis il sortit en refermant la porte derrière lui.

                         Chapitre 2

     Certes, Susanne faisait partie de la foule qui envahissait la pelouse. On entendait des cris des parents avec leurs enfants, apparemment inquiets. Ils ne comprenaient pas tout. C’était la panique. On leur avait dit de sortir par la porte A, à l’opposé. Puis les gens avaient commencé à crier ” il y a une bombe ! “. Susanne, elle, n’en avait la moindre idée. Elle regardait autour d’elle des gens assis en train de consulter leur téléphone portable. D’autres, debout, l’air gagné par la panique.          Au bout d’une demi heure, ils étaient invités à quitter la pelouse et à prendre les transports en commun. Là-dessus, chacun regardait derrière afin d’éviter le contact corporel qui pourrait entraîner des blessures. Pourtant, cette deuxième évacuation se passait dans le calme.

     Sur le chemin des stations de RER, des supporters se mirent à entonner La Marseillaise, ce chant patriotique de la révolution française adopté par la France comme hymne national. Susanne, elle aussi, récitait avec eux, mais à voix teintée d’un peu d’hésitation, tant elle manquait d’empressement.

     Allons enfants de la Patrie

     Le jour de gloire est arrivé (…)

     Mugir ces féroces soldats

     Ils viennent jusque dans vos bras,

     Égorger vos fils, vos compagnes…

     Telle une multitude de fourmis, vue de haut, les supporters chantaient haut, tout haut. On dirait des patriotards enthousiastes, ou plutôt des beaufs chauvins. Susanne se voyait déjà portée par une vraie marée, qui allait désormais la jeter par l’issue, avec les autres.

     Mais le despote sanguinaire,

     Mais les complices de Bouillé,

     Tous ces tigres qui sans pitié

     Déchirent le sein de leur mère…

     Voilà le quatrain à crier de telle sorte que, à force d’en avoir l’orgueil, les oreilles tintaient à tout un chacun. Néanmoins, le sexe faible se plaisait bien avec les franchouillards, qui se flattaient de chanter le quatrain, la tête haute, et de tout comprendre. Ainsi, tout ce qu’il y avait de femmes-objets semblaient naturellement portées sur le phallocentrisme dont un parfum particulier et dominant émanait de la personne de tel ou tel macho, guidant les âmes, visiblement en paix, d’humeur à chanter à l’unisson, suivant le rythme, vers une autre ambiance qui mettrait tous et toutes en effervescence, hélas, et qui déjà attendait.

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